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CRITIQUES II. Propos de chair et de bouche


Mireille Descombes
25 septembre 2006

Miam ! Cet automne, plusieurs ouvrages littéraires se nourissent de bonne chère et de cuisine. Un régal pour gourmets et gourmands de mots.

José Manuel Fajardo © Daniel Mo
José Manuel Fajardo © Daniel Mo

Que la littérature soit gourmande et cultive volontiers la recette culinaire n’est pas nouveau. La rentrée 2006 surprend tout de même par le nombre de romans qui affichent la nourriture, ou la dévoration, en couverture et en fil conducteur. Poulet à la bière, guacamole agrémenté de coriandre moulue, tiramisu, beignets d’abricots, tapas de petits rouleaux de trévise au miel et au haddock ou brioche à la fleur d’oranger, les mets les plus délicieux se succèdent au fil des pages. De quoi nourrir, sans indigestion, gourmets et gourmands de mots.

Nourriture, sexe et sensualité sont souvent liés. On les retrouve au coeur de L’eau à la bouche, le séduisant roman de l’Espagnol – établi à Paris – José Manuel Fajardo. Son héros, le bien nommé Omar Mesa («table» en espagnol), a été marin avant de devenir cuisinier. Après un périple qui l’a notamment conduit au Mexique et dans les bras de sa cousine, il officie avec maestria aux fourneaux de l’Arc-en-Ciel, cabaret-restaurant parisien où se produit la danseuse roumaine Marina dont il est amoureux fou.

Le poulet aime les chansons d’amour Le roman se passe à Paris, dans la cuisine de l’Arc-en-Ciel, la nuit du bombardement de Belgrade par les forces de l’Otan. Tout en jonglant avec les ingrédients et les commandes dans le bruit et la vapeur, Omar se souvient de sa vie et de sa rencontre avec Marina. D’un premier saut dans son enfance, sous Franco, il fait renaître la passion pour les huîtres de son père, communiste et grand amateur de femmes, puis évoque l’originalité de sa mère, qui «parlait même à la nourriture» et prétendait «que le poulet adorait les chansons d’amour mexicaines», alors que le poisson préférait la cornemuse.

Peu à peu, les vides se remplissent, les mystères se dissipent. Et après un voyage à fleur de sens, ce livre jalonné de jolies formules («J’avais la nostalgie de l’avenir», par exemple) se termine, comme il se doit, par une dégustation. Bazar magyar de Viviane Chocas se termine de la même façon. Mais c’est – on l’a deviné – du côté de la Hongrie que nous entraîne son auteur, une journaliste qui signe là son premier roman. Instrument de lutte contre l’oubli, voire le mensonge, la nourriture y joue un rôle véritablement initiatique. Elle constitue en effet le seul lien entre Klara – née en France – et le pays de ses parents, arrivés de Hongrie en 1956.

Ils ont choisi de tirer un trait sur leur passé, resté de l’autre côté du rideau de fer, ils ont banni de leur quotidien l’ancienne langue et changé jusqu’à leur nom. Reste la nourriture, vécue par l’enfant comme un véritable alphabet. «Les mets composaient la seule mémoire vive cédée, concédée, transmise, voyelle paprika, consonne galuska, accent grave dans la chair de la noix, aigu dans l’amertume du concombre.» Plat après plat, chapitre après chapitre, Klara reconquiert ainsi le passé et dénoue le véritable noeud du silence: ses origines juives.

Autre quête, mais placée sous le signe de Lewis Carroll, Mange-moi, d’Agnès Desarthe, est d’une structure plus classique. Après une vie passablement bousculée, et un passage comme cuisinière dans un cirque, Myriam ouvre un restaurant «petit et pas cher». Baptisé très symboliquement Chez moi, il lui sert aussi de logement et de revanche sur la vie.

Débuts difficiles, coups de feu épiques, épuisements et rencontres émouvantes, l’enchaînement des faits, parfois un peu convenus, ne manque ni de moelleux ni de piquant. Comme ses confrères, mais dans un style plus direct, Agnès Desarthe nous met littéralement l’eau à la bouche avec ses tendres boulettes à la coriandre, sa salade de pommes de terre à l’orange, ses fèves au cumin, ses bricks au thon et aux câpres, sa mousse praline- framboise ou sa tarte aux chocolat, poire et poivre.

Comme chez les autres écrivains, cette empoignade nourricière permet d’évoquer le passé, et les efforts qu’il faut faire «pour continuer à vivre. Simplement à vivre.» Après avoir frisé la faillite, le restaurant rencontre un tel succès qu’il doit s’agrandir. Et Myriam, outre l’amour, retrouve le fils dont on l’avait séparée. Une forme de résurrection pour celle qui, peu après la naissance de son enfant, avait égaré le chemin de l’amour maternel.

Trois livres dans lesquels le lecteur est littéralement envahi, submergé par des aliments qui deviennent le moteur du récit. A contrario, leur absence, et la faim, servent de fil conducteur à L’homme qui jeûne (L’Olivier) de Belinda Cannone. Avec une question singulière à la clé: peut-on se laisser mourir de faim pour tuer ses passions? |

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