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On croyait tout connaître deTruman Capote, sa naissance à La Nouvelle-Orléans en 1924, sa mère volage, son père escroc, ses tantes qui l’ont élevé dans l’Alabama, ses débuts littéraires à New York, ses premiers livres qui retournent au Sud profond (Les domaines hantés, La harpe d’herbes), son enquête romanesque qui va anticiper le «nouveau journalisme» (De sang-froid), mais aussi ses fréquentations interlopes, ses frasques mondaines, son homosexualité tapageuse, sans oublier sa petite taille qui lui faisait dire: «Je ne suis pas plus haut qu’un fusil, et tout aussi bruyant.» On ignorait pourtant ses véritables débuts d’écrivain: ce premier roman, La traversée de l’été, demeuré inconnu jusqu’à ce qu’une vente aux enchères le révèle l’an dernier. Il est désormais traduit en français.
Le manuscrit a longtemps sommeillé au milieu d’affaires abandonnées dans un appartement en sous-sol, à New York, où Truman Capote avait vécu vers 1950. Un oncle de l’écrivain avait été chargé de s’en débarrasser, mais n’a pu s’y résoudre. A la mort de ce dernier, le fatras oublié est passé à un autre membre de la famille qui a confié à la maison Sotheby’s le soin de vendre le plus intéressant.
La traversée de l’été a ainsi ressurgi. C’est une pièce nouvelle que l’on essaie d’accrocher au puzzle de l’oeuvre constituée. Un roman habilement ouvragé, qui n’est certes pas son meilleur livre, mais où se devine un vif talent en train de se battre pour sortir de sa gangue. Penché sur ce texte commencé en 1943, à l’âge de 19 ans, puis repris en 1948, on y cherche l’annonce de ce style puissant qui, arrivé à maturité, va frapper le lecteur à l’estomac.
Entre cocktails et cambouis Le roman débute dans les fastes de l’Hôtel Plaza où Gracy, 17 ans, née fortunée, prend un dernier repas avec ses parents avant leur départ pour l’Europe. C’est décidé, elle restera seule au creux de l’été newyorkais en attendant leur retour. Les bonnes manières résistent tant bien que mal aux tensions qui enveniment l’atmosphère. «Oui, j’ai des goûts pervers, si vous voulez», concède Gracy à ses parents. Mais ils n’imaginent pas à quel point leur fille se laisse dériver loin de leur monde.
Gracy a un amant. Clyde. Gardien de parking à Broadway. Fier et ombrageux. D’une écorce rugueuse qui attire et fascine l’enfant de la bourgeoisie. Entre cocktails et cambouis, Gracy vit confusément ce désir interdit par ses codes de classe. Il y a en elle une résistance plus instinctive que raisonnée au destin que sa fortune lui trace. Et, malgré les distances sociales que l’amour ne parvient à combler, elle va pousser le défi jusqu’au mariage. L’été de Gracy et Clyde se terminera mal, bien sûr, car le jeune Capote n’est pas du genre à se gaver d’illusions sur les vertus rédemptrices du sentiment amoureux.
On reconnaît plutôt une variation sur un thème entendu ailleurs dans l’oeuvre. Cette idée que le destin punit ceux qu’il paraît favoriser. Que tout cadeau est en même temps un poison. Que les désirs réalisés se paient toujours au prix fort. C’est ce même thème qui a inspiré son dernier projet romanesque, Prières exaucées, dont la réédition accompagne avec bonheur La traversée de l’été. On peut ainsi tenir l’oeuvre par ses deux bouts.
Pendant les vingt dernières années de sa vie, Truman Capote n’a pas cessé d’évoquer le chef-d’oeuvre qu’il mijotait. Ce serait un roman large d’épaules. Son livre le plus ambitieux, à rendre malades de jalousie tous les plumitifs de l’establishment. Une espèce de Proust en version hardcore, pas moins! On allait voir ce qu’on allait voir!
En réalité, on n’aura rien vu d’autre que trois larges extraits du roman publiés dans la revue Esquire de son vivant, et tout porte à croire que Truman Capote n’a jamais écrit une ligne de plus. Il faut le déplorer: la vitalité carnassière de cette prose, l’époustouflante orchestration des scènes, la vigueur dans le portrait, le désenchantement insolent, on dirait un Oscar Wilde barbare lâché toutes griffes dehors dans les soirées de la jet-set internationale ou les bars sadomaso de la Huitième Avenue. L’inachèvement de ce dernier livre est un crève-coeur.
Truman Capote a mis beaucoup de lui-même dans le personnage du narrateur, P. B. Jones, enfant abandonné devenu écrivain, desperado des lettres, homosexuel, prostitué, hooligan mondain et impitoyable. Mais il a aussi beaucoup emprunté à ceux qu’il fréquentait, des cercles artistes au gotha politique. Certains modèles sont légèrement déguisés; pour d’autres, l’auteur ne prend même pas cette peine. Les vacheries pleuvent sur William Faulkner, Peggy Guggenheim, J. D. Salinger, le schah d’Iran, Jackie Kennedy, la princesse Margaret, ou encore «ce louchon de Sartre et sa taupe de Beauvoir». Bien avant Houellebecq, Truman Capote a été un champion du name-dropping romanesque.
A la seule lecture des extraits de Prières exaucées publiés en revue, ce fut la panique à bord de la jet-set. Indignation. Scandale. Coups de fil à travers tout l’East Side de Manhattan. Après avoir découvert ce qui la concernait, Ann Woodward s’est empressée d’avaler une forte dose de Seconal et de mourir.
Le magazine Life a qualifié Prières exaucées de «jeu de massacre du siècle». Mais la vie furieuse qui passe dans ce texte est en même temps celle qui quitte son auteur. Depuis le triomphe de De sang-froid, Truman Capote glisse sur une mauvaise pente au bout de laquelle l’alcool, la cocaïne ou les amphétamines finiront par avoir raison de lui, en 1984. |