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Pseudonymes de saison
Vous connaissez tous Lemony Snicket, auteur et narrateur des Désastreuses aventures des orphelins Baudelaire. LemonySnicket n’existe pas. Eh non!
Il s’appelle Daniel Handler, il est écrivain, scénariste et accordéoniste américain accompli. Lorsqu’il n’écrit pas les Orphelins Baudelaire pour la jeunesse, il écrit des romans, dont les Editions Galaade traduisent le premier en français cet automne: L’amour adverbe parle de l’amour sous toutes ses facettes, qu’il soit gay, hétéro, obsessionnel, réciproque ou non. Très loin de l’anticonte de fées des Orphelins Baudelaire, où les méchants gagnent à chaque fois.
Dans les sept cent romans de la rentrée littéraire, quelques pseudonymes révèlent ainsi de jolies failles littérairo-biographiques. Pascal Mercier, né Peter Bieri à Berne en 1944, professeur de philosophie, s’est exilé à Berlin et a compulsé l’annuaire du téléphone de Genève jusqu’à trouver le patronyme élégant qui collait, à ses yeux, à sa double vie de philosophe et d’écrivain (lire en page 5). Il a mis cinq ans à avouer à sa mère qu’il avait publié un roman, et confesse qu’écrire de la fiction est si mal vu dans le milieu universitaire allemand qu’il pensait que sa réputation ne s’en remettrait jamais. Aujourd’hui il n’enseigne plus et, du coup, ne se cache plus.
Alice Ferney, elle, auteure de Paradis conjugal (Albin Michel) (lire en page 24), est née Cécile Gavriloff. Economiste de formation, elle s’est baptisée d’après Alice au pays des merveilles (écrit par Charles Dodgson, alias Lewis Carroll) et Ferney, du nom de la résidence de Voltaire, né le même jour qu’elle et modèle intellectuel sans faille. Elle est très claire: sans ce nom de plume, elle n’oserait jamais écrire ce qu’elle écrit. Alice Ferney raconte ce que personne d’autre ne peut raconter, même et surtout pas Cécile Gavriloff. La première fois qu’on a demandé Alice Ferney au téléphone, Cécile a failli répondre que c’était une erreur. C’est en 1998 qu’elle se retourne la première fois dans la rue en entendant ce prénom. Depuis, elle adore être coupée en deux et conseille à tout le monde de prendre un pseudo. «Je ne suis pas la même quand je suis Alice ou Cécile. Celui qui écrit n’est pas celui qui vit, mais celui qui vit en train d’écrire.» Jeu de rôle, jeu de malin − la littérature a encore plus d’un tour dans son sac.
• ISABELLE FALCONNIER, CHEFFE DE LA RUBRIQUE CULTURELLE DE L’HEBDO
L’odeur du temps
Tout comme pour le vin, chaque millésime a son caractère, chaque rentrée littéraire sa propre odeur, le climat et le terrain à l’origine des effluves qui s’en dégagent étant ceux de l’air du temps
Pour ce qui est de la rentrée hexagonale, on dira que la morosité ambiante et la dureté du temps pour la société française se ressentent: sombre, crue, parfois désespérée, l’expérimentation de la confrontation de l’écriture au réel débouche sur une production faisant la part belle aux victimes en tous genres, aussi bien chez des écrivains confirmés (Olivier Poivre d’Arvor, Sylvie Germain ou encore Marie Nimier) que chez des auteurs de moindre notoriété. Quant aux premiers romans, un peu moins nombreux qu’en 2007 (91 cette année, 102 l’an passé), ils se partagent entre recherche d’identité, désir d’intégration et violence plus ou moins sous-jacente. Bref, après des années à se regarder le nombril, dans des romans souvent qualifiés d’intimistes, repliés sur eux-mêmes, «sans histoire », la littérature française questionne la société dans laquelle elle vit, et le reflet qu’elle nous en donne à voir est bien noir…
Fort heureusement, dans la littérature traduite, le mélange des langues permet une grande variété de tons, et plusieurs «grosses pointures» très attendues (principalement anglo-saxonnes) devraient quelque peu occulter cette noirceur franco-française. Richard Ford, Ian McEwan, Doris Lessing, Thomas Pynchon (le plus gros livre de la rentrée: 1200 pages… ouf!), Susan Sontag, Salman Rushdie, J.M. Coetzee, David Lodge: que du beau monde (et j’en oublie…)! Parmi les traductions de l’allemand, outre le très attendu nouveau livre de Pascal Mercier, l’occasion nous est offerte de découvrir un grand écrivain suisse allemand, Charles Lewinsky, dont Melnitz, qui raconte la saga d’une famille juive suisse de la guerre franco-prussienne de 1870 à la fin de la Seconde Guerre mondiale, est enfin traduit en français (Grasset).
Et pour ce qui est de l’édition romande ? Eh bien, outre l’habituelle production des éditeurs installés, nous saluons la création, aux Editions Infolio, d’une collection de littérature dirigée par notre consoeur Sylviane Friederich, libraire à Morges, qui publie quatre livres pour cette rentrée (dont trois sélectionnés dans ces pages). Preuve que, malgré une production déjà conséquente, l’envie d’ajouter une pierre à l’édifice littéraire reste vivace!
• PASCAL VANDENBERGHE, DIRECTEUR GÉNÉRAL PAYOT LIBRAIRE











