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Comment survit-on à la mort d'un proche ?
De Marie Darieussecq à Joan Didion ou Linda Lê, elles ont plongé avec bravoure, et succès, dans l'indicible.

«Malgré ou à travers la mort de notre proche, désirons-nous ardemment aller vers ce qui vit, ou décidons-nous d'étouffer ce désir en nous ? » Un amour meurt, un fils, un père, un mari, et c’est la seule question qui vaille. Elle est posée par Lytta Basset dans Un lien qui ne meurt jamais, un essai dans lequel la théologienne romande revient pour la première fois sur le suicide de son fils Samuel, à l’âge de 24 ans. Vivre, mourir? Tom a 4 ans et demi «plus 10 ans». Il est mort. Il avait un frère, une sœur, un père et une mère.
C’est elle qui raconte, dans Tom est mort de Marie Darrieussecq, dix ans après l’accident, Française en exil en Australie, cherchant les mots pour le dire. «Avant il s’appelait Tom Winter, maintenant il s’appelle Tom est mort.» Sobrement, frontalement, elle zigzague, questionne, s’enfonce, et raconte: le hurlement du «début de la mort de Tom», l’hôpital, l’annonce de la mort, la morgue, son impossibilité à choisir entre l’ensevelissement et la crémation, les jours après, dans ce pays étranger ou coffin ne veut pas dire couffin mais cercueil, les semaines après, lorsqu’elle cherche à enregistrer la voix de son fils qu’elle voit dans la pièce, les mois après, et la vie sans, pour toujours - «Tom devenu mort». Cahier de solitude, journal de chagrin, Tom est mort rejoint une obsession de la romancière – la mort d’un enfant – sans la touche de surnaturel de ses livres précédents. «De l’écrire, ça m’empêche presque de le voir. Est-ce que ça reste intact, par écrit?»
SI «TOM EST MORT» de Marie Darrieussecq est une fiction, L’année de la pensée magique est le récit de l’année qui suivit la mort du mari de Joan Didion, 73 ans, icône des lettres américaines contemporaines. Face à cet événement inattendu qui l’assomme, elle prend la plume, pour comprendre: personne ne lui avait parlé du deuil. Personne ne lui avait dit qu’on pouvait devenir fou. Elle avait souvent entendu parler de ces personnes qui pensent que le mort va revenir, entrer dans la pièce, soudain. Ce ne serait pas elle. Pourtant elle n’arrive pas à jeter les chaussures de son mari. Parce que s’il revenait, il ne pourrait se passer de chaussures. Elle s’en sort par l’écriture–«Il n’y avait rien d’autre à faire. Parce que je ne comprenais pas ce qui se passait. Je ne connais pas d’autre moyen de comprendre les choses.» L’année de la pensée magique, précis, curieux, en recherche obsessionnelle de sens, raconte ainsi l’épreuve qu’elle traversa après la mort de son mari, l’écrivain John Gregory Dunne, alors que sa fille se battait contre une maladie dans un autre hôpital. Best-seller aux Etats-Unis, déjà considéré comme un classique de la littérature sur le deuil, il a été couronné par le prestigieux National Book Award. Lorsque la mort d’une amoureuse est volontaire, qu’elle se suicide, le deuil se double d’un mystère impossible à combler, dépeint Linda Lê dans In Memoriam. La belle écrivaine solitaire Sola s’est pendue, partie «sans un salut». Deux frères étaient amoureux d’elle, et l’un des deux raconte les remords qui suivent sa mort. Il a failli à sa tâche, croyant que «la littérature serait toujours son alliée que, tant qu’elle écrirait, elle aurait assez d’allant pour triompher de ce qui la dévastait. (…) Nous macérions tous deux dans l’illusion que notre amour était un garde-fou. (…) Mon aveuglement était cependant tel que plus elle se colletait avec la mort, plus ses chants me paraissaient beaux.»Il sait qu’il passera le reste de ses jours à ressasser ce deuil, qu’il serait«devenu fou» s’il n’avait pas écrit ce livre.
DE MÊME PHILIPPE FOREST RESSASSE, comme on fuit la folie, livre après livre, depuis L’enfant éternel en 1997, la mort de sa fille Pauline. Des années ont passé, mais Le nouvel amour commence par la scène, maintes fois racontée, de l’urne encore tiède mise dans la fosse, sous le soleil de printemps. La douleur les éloigne, sa femme et lui. Il faut aimer, pourtant. Ce sera Lou, le nouvel amour, celui, si particulier, construit sur, et malgré, l’insoutenable douleur. Mais le deuil impossible de Pauline et l’amour pour Lou ne forment qu’un, comprend-il trop tard. Ainsi vivent les écrivains avec leurs morts, tirant de leur fréquentation des chants tristes et beaux que nous autres lisons avec compassion et voyeurisme. «Longtemps, écrit Lytta Basset, il n’a pas été question d’écrire, tant le deuil me happait.(…)J’avais besoin de me sentir «autorisée» par Samuel. C’est venu, de la manière la plus mystérieuse, inattendue, sans équivoque.» Les mots pour le dire des écrivains sont les talismans de protection des lecteurs. l