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Le romancier irlandais de New York met ses pas dans ceux de « Zoli » Novotna, poétesse tsigane, que son peuple chasse parce qu'elle brave l'interdit des mots.

«J'ai mis la photographie de la belle Papusza sur mon bureau. Elle n'arrêtait pas de me regarder.»
Quand il était petit, dans le sud de Dublin, Colum McCann parlait à tout le monde. Devenu grand, il a continué, et en a fait profession.Son père, alors rédacteur en chef du Evening Press, l’envoie dès ses 13 ans sur son vélo le week-end pour les comptes rendus sportifs de la région. Colum fait ses armes au Irish Independent, l’autre journal de Dublin. Mais vite il s’évade, pédale 20000 kilomètres sur son vélo à travers les Etats-Unis, travaille avec des jeunes délinquants dans le désert du Texas, se fait embaucher dans des ranchs, habite au Japon avant de s’installer à New York il y a douze ans. Depuis, il s’est fabriqué une vie d’écrivain à succès mais intello, professeur de creative writing traduit en 26 langues et papa poule de trois enfants dont il adore parler. «Les enfants sont comme des échafaudages. Si tu tombes, ils sont là pour t’en empêcher. Etre avec eux est une de mes activités préférées. Ils ont l’ordre de ne pas me déranger quand je travaille. Mais lorsque je vois une feuille de papier passer discrètement sous la porte me demandant d’une écriture maladroite si je n’ai pas envie de venir jouer au foot, je ne résiste pas.»
Salué dès son premier roman, Le chant du coyote, comme un romancier au talent lyrique et subtil, il enchaîne avec Les saisons de la nuit et Danseur, biographie-fiction de Noureev, et deux recueils de nouvelles, La rivière de l’exil et Ailleurs en ce pays, tous réédités par Belfond alors que paraît Zoli. Zoli – le destin tragique et fascinant d’une poétesse tsigane tchèque rejetée par son peuple parce qu’elle donna ses poèmes à publier. Inspiré de l’histoire réelle de la Polonaise Papusza, son roman envoûtant parcourt, loin de tout exotisme et de clichés, les routes de la liberté et de l’amour de l’Europe centrale à Paris.
Est-ce «Danseur», votre roman sur Noureev, qui vous a donné envie de vous replonger à l’Est pour écrire sur Zoli, alias Papusza, poétesse tsigane au destin tragique?
Ma femme lisait le livre d’Isabel Fonseca, Enterrez-moi debout !, qui raconte l’épopée des Roms. Elle adorait le livre, et savait qu’après Noureev, je cherchais un sujet. Mais je ne connaissais rien aux Tsiganes et je venais de finir Danseur, qui se passait en Russie et qui m’avait demandé beaucoup de recherches. Bref, je ne voulais pas le faire. C’est en regardant la photographie de Papusza que j’ai été pris: elle était extraordinaire. Elle me faisait penser aux poètes russes que j’aime tant, Anna Akhmatovaou Mandelstam. J’ai photocopié sa photo. Je l’ai mise sur mon bureau. Elle n’arrêtait pas de me regarder jusqu’à ce que je dise d’accord, je ferai le livre. J’ai plongé dedans la tête la première.
Zoli n’est finalement pas Papusza dans votre roman. Pourquoi? Vous ne vouliez pas faire une biographie «fictionnalisée» comme pour Noureev avec «Danseur»?
Non, c’est incomparable. Zoli et Papusza ont en commun la culture rom, l’exil et la poésie, c’est tout. Zoli vient de Tchécoslovaquie, Papusza de Pologne. Cette dernière n’a pas eu de fille. Je suis un romancier. Je voulais une œuvre de fiction. Noureev existait de manière claire avant mon livre, sa vie est bien connue, alors que l’on sait très peu sur Papusza. Je ne pouvais pas me permettre de mettre sa vie en fiction. Je ne suis pas responsable de l’héritage de Noureev alors que je l’aurais été de celui de Papusza. J’ai ressenti une grande responsabilité envers le personnage et envers la culture dont elle est issue - ce qui n’est pas forcément une bonne chose pour un écrivain. Si j’avais appelé mon héroïne Papusza, j’aurais dû être d’une exactitude parfaite: un travail d’enquête qui m’aurait pris des années. J’ai voulu rencontrer Jerzy Ficowski, l’intellectuel polonais qui a publié ses poèmes malgré elle, provoquant son bannissement. Je suis allé en Pologne pour le rencontrer, mais il était trop malade. J’aurais voulu savoir s’il se sentait encore coupable…
Vous avez écrit en janvier dans le «New York Times» un appel à la reconnaissance des communautés tsiganes par l’Europe qui vient d’accueillir la Roumanie et la Bulgarie. «Zoli» a fait de vous un porte-parole de leur cause?
Non, j’aimerais qu’un écrivain en Roumanie se dise que mon livre n’est pas assez bon et en écrive un à son tour sur le sujet. Mon livre est là. C’est ma contribution. Ecrire, c’est comme être un acteur, jouer un rôle. Pendant quatre ans j’ai pensé rom. J’ai tout lu sur eux, j’ai voyagé en Slovaquie, en Ukraine, j’ai visité des campements. J’étais d’ailleurs inquiet de leurs réactions. Mais elles ont été positives. Ma femme dit qu’ils m’ont fait Tsigane honoraire…Maintenant j’avance vers autre chose. Je suis en train d’écrire un antiroman du 11 Septembre qui se passe à New York en 1974…
Pourquoi étiez-vous si inquiet de leurs réactions? Est-ce plus difficile d’écrire sur les Tsiganes que sur Noureev?
Je suis parti vraiment de rien, et c’est une culture très diverse, très complexe, sur laquelle circule un nombre invraisemblable de clichés, que ce soit dans les romans, au cinéma, en musique. Il est de mon devoir d’écrivain d’aller contre le cliché. A la fin des lectures de mon livre en Amérique, certains me remerciaient en langue tsigane d’avoir écrit le livre, et me disaient que c’était la première fois qu’ils avouaient en public être de descendance rom. Ils le ressentent comme un coming-out homosexuel. La honte est la même. Les préjugés sont tenaces: essayez de dire en public que vous être Tsigane - le réflexe de tout le monde sera de mettre sa main au porte-monnaie pour vérifier qu’il est toujours là.
Comment, alors, aller contre le cliché?
Une des plus belles critiques qu’on m’a faites a été de dire que le livre était anti-exotique. Parce que tout le monde veut «exotiser» les Gitans. Je ne les ai pas idéalisés, je suis même critique envers la société gitane qui repousse Zoli pour des raisons que je ne cautionne pas.
Isabel Fonseca répète qu’il n’existe aucun mot pour dire «lire» et «écrire» en rom, cliché ou réalité?
Faux. Ça me dérange beaucoup que les gens croient cette erreur qui a été écrite par un sociologue au XIXe siècle et répétée depuis par tous les journalistes, s, romanciers, réalisateurs de films, jusqu’à ce que les Gitans eux-mêmes montent au créneau. Le chercheur rom Ian Hancock a écrit un livre fantastique sur ce mensonge qui veut qu’il n’y ait aucun mot pour «lire», «écrire», «beauté», «vérité», «possession» et «justice». En fait, il n’y a pas toujours de mots de racine purement rom pour dire ces mots, mais tout comme beaucoup de mots anglais viennent du français ou de l’irlandais. Mais il y a toujours eu des mots pour dire «écrire» et «lire», comme il y a toujours eu des gens qui lisaient et écrivaient chez les Roms.
«Zoli», exilée des exilés, rappelle les nouvelles mélancoliques de «La rivière de l’exil», destins d’Irlandais disséminés dans le monde…
Oui, Zoli est un livre sur la notion d’exil, de chez-soi. Le XXe siècle est le siècle de l’exil, c’est ce qui le définit. C’est une des conditions de l’humain du XXe siècle. Pour nous, au XXIe siècle, la difficulté n’est plus l’exil mais l’embarras de revenir à la maison, de savoir où est son chez-soi. Si vous êtes Irlandais, on faisait un enterrement pour vous, avec vous, quand vous partiez, dans les années 1930 à 1950. Jusquedanslesannées1980, les mères se roulaient par terre en pleurant dans les aéroports irlandais parce qu’un départ ne pouvait être que définitif. Maintenant ceux qui pleurent sont ceux qui sont partis et qui doivent revenir. Vous ne pouvez pas revenir dans un pays qui n’existe plus. Chez-soi, si l’on peut dire, comme Zoli, c’est où vous êtes. Il faudrait pouvoir être en paix avec soi-même, où que ce soit.
Vous habitez New York, où vous publiez, mais vous êtes né en Irlande et écrivez des histoires universelles. Comment vous considère-t-on aux Etats-Unis?
Comme un écrivain européen. Habiter New York, c’est habiter partout et nulle part, mais pas en Amérique. Les critiques américains m’aiment bien mais sont perplexes. Pour eux, lire un livre sur une femme poétesse gitane écrit par un Irlandais qui habite New York, c’est étrange. J’aime que personne ne puisse dire clairement d’où je viens, qui je suis, et sur quoi je vais écrire ensuite. J’aime maintenir un peu de mystère autour de moi. J’aime ce que Rushdie appelle les bâtards internationaux de la littérature. Qui ne soit confinée ni aux frontières, ni aux limites, ni aux langues nationales. Nous pouvons raconter les histoires que nous avons besoin de raconter, et qui peuvent changer le monde. Les politiciens, les législateurs, les historiens nous disent tellement ce qu’on doit penser. N’est-ce pas merveilleux de pouvoir créer un monde, y faire entrer le lecteur, et de lui permettre de penser? l