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Sa vie est un roman. Née Doris Tayler en Perse en 1919, elle arrive à 8 ans dans une ferme de Rhodésie, futur Zimbabwe, entre un père mutilé par un obus dans la Somme et une mère infirmière qui renonce à sa carrière pour s’occuper de son mari - épousé par défaut après la mort, à la guerre, de son amour de jeunesse. Ils vivotent de l’agriculture, petits Blancs pauvres dans un monde raciste et violent que Doris déteste de toutes ses forces. Se précipitant dans le mariage et la maternité avant ses 20 ans, elle quitte la Rhodésie après la Seconde Guerre mondiale en laissant ses deux premiers enfants à leur père, n’emmenant que son troisième, fruit d’amours avec un militant communiste dont elle porte le nom. Elle arrive à Londres en1949, à 30 ans – où elle habite toujours –, et s’intègre rapidement au milieu d’artistes et d’intellectuels alors très à gauche.
Célèbre dès son premier roman, Vaincue par la brousse, paru en 1950 et interdit en Afrique du Sud pour sa virulence anti-apartheid, elle a écrit depuis plus de quarante romans dont le célèbre Carnet d’or, prix Médicis étranger, Le monde de Ben, l’amoral et jouissif Les grands-mères ou Le rêve le plus doux, vaste chronique des années soixante et septante, et troisième tome de son autobiographie.
Révoltée, dure et attachante, elle a été de tous les combats : communiste, féministe, politique, antinucléaire, anti-apartheid, tout en rejetant cordialement les étiquettes. L’utopie communiste, à laquelle elle adhère entre 1952 et 1956, introduite par Tristan Tzara lui-même : «Nous étions fous. Nous pensions sincèrement que l’injustice, le racisme et la pauvreté allaient être abolis. J’y ai cru, comme tous les gens de ma génération. C’était une aberration.» Le féminisme, dont Le carnet d’or, publié en 1962, est considéré comme un étendard: «Cela m’a toujours irrité que ce livre devienne la Bible du Women’s Lib. Je n’ai pas voulu faire un essai féministe mais écrire sur les vies de femmes. Ce n’était en rien un manifeste politique.» D’ailleurs, elle répète depuis quelques années à qui veut l’entendre – mais qui veut l’entendre? – que «les féministes ont échoué». En 2001, elle fait scandale au festival d’Edimbourg en déclarant les hommes «nouvelles victimes de la guerre des sexes», expliquant que «des femmes stupides, ignorantes et méchantes s’attaquent aux hommes les plus intelligents et les plus gentils qui soient et personne ne lève le petit doigt. Les hommes ont tellement l’air de chiens battus qu’ils ne réagissent pas, ils seraient temps qu’ils contre-attaquent.»
Son dernier livre en français, Un enfant de l’amour, fera pourtant plaisir aux féministes. Il raconte le destin de James Reid, jeune Anglais rêveur qui embarque pour l’Inde avec son régiment au début de la Seconde Guerre mondiale. La traversée est terrible, la poésie que James adore ne sert à rien contre le mal de mer, la promiscuité, la chaleur dans les fonds de cales, les sous-marins allemands qui guettent. Lors d’une escale au Cap, James tombe passionnément amoureux de Daphné, l’épouse de militaire qui l’héberge. Tous ses rêves d’amour fou, ses idéaux romantico-littéraires trouvent une parfaite incarnation dans cette pimpante blonde aux yeux bleus. Reparti pour les Indes, il lui écrit chaque jour sans même connaître son nom. Il apprend qu’elle a eu un fils, et se persuade qu’il est de lui, leur «enfant de l’amour». Revenu au pays, il se marie sans passion, vit une vie bourgeoise modèle, et attend, parce qu’il a appris à attendre, un signe du Cap.
Le style ferme, sobre et clair, presque clinique de Doris Lessing fait merveille dans cette fable cruelle sur les désillusions de l’amour et le fossé entre fantasme et réalité, idéologie et vie concrète – et en cela on reconnaît le regard sans aménité que pose l’auteur sur ses années communistes. James passe l’été 1938 à l’Université d’été des jeunesses socialistes, où l’on discourt de «la poésie comme arme de lutte» ou du «droit de l’Inde à l’indépendance», avant de se retrouver à végéter en Indes pendant que la guerre se déroule sans lui en Europe. Tout aussi décalé dans sa vie privée, il se persuade que sa vraie vie était ailleurs, auprès de Daphné, négligeant son avis à elle et gâchant la vie de la femme qu’il finit par épouser. Passif, manipulé, idéaliste, James n’attire pas la sympathie mais l’empathie, une forme de pitié maternelle devant ce gâchis né de l’éternel incompréhension entre les sexes.
Un thème que l’on retrouve dans le dernier livre de Doris Lessing, paru au début de cette année en anglais: The Cleft met un scène un monde primitif, entièrement féminin, peuplé de créatures nonchalantes et grégaires ne produisant que des filles jusqu’au jour où l’une d’elles donne naissance à autre chose qui possède des excroissances là où il devrait y avoir une fente – les ennuis commencent, et le roman… Doris Lessing n’est ni une sentimentale ni une romantique. Tendre ni envers ses héros ni envers elle-même, elle distille page après page une aversion quasi physique pour la langue de bois et les systèmes d’idées. Une seule chose compte, qu’elle dit et redit à sa manière: sa vie lui appartient. l