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Camus, Poe, Jardin, Tolstoï...
Le destin des grands écrivains s’avère parfois plus palpitant que nombre de romans contemporains.

Du berceau à la tombe. Du liquide amniotique à la poussière. De la mer à la mort – parfois dans le désordre. A la clé de toute biographie, il y a une scène primitive ou une image fondatrice. Pour Albert Camus, c’est la mer. Cette Méditerranée dont l’immense clarté baigne les jeunes années et les pages solaires de Noces, éblouit jusqu’à la folie Meursault, le héros de L’Etranger, évoque «l’Univers, les forces secrètes du monde, les tensions qui le parcourent et l’incessante vibration de ses énergies».
Dans Albert Camus, fils d’Alger, Alain Vircondelet inscrit la trajectoire de l’écrivain sous le signe de sa ville natale, «patrie de l’enfance, lieu du père et incarnation de l’idée du bonheur», dont la lumière perdue éclaire toute l’œuvre. Le biographe élude l’accident fatal du 4 janvier 1960, mais la mort pose son ombre sur la vie de Camus, «talonné par la tuberculose», cette maladie qui développe «une confuse attirance pour les imaginations poétiques» et «accroît le vague à l’âme». Aujourd’hui, l’Algérie semble contaminée à son tour. La mer est polluée, la Casbah ensanglantée.
L’ombre est consubstantielle à la vie et à l’œuvre d’Edgar Allan Poe et nombre de ses héroïnes se meurent de consomption, comme sa mère. Quand il a quinze ans, l’orphelin s’éprend follement de la mère d’un camarade, qui disparaît l’année suivante. Inconsolable, il cultive sa mélancolie sur la tombe de cet ange radieux trop vite disparu et cisèle ce distique emblématique: «Comment aimer hormis là où la Mort Liait son souffle à celui de la Beauté».
Eternel arpenteur de cimetières, Poe mène une vie débraillée entre fulgurances poétiques et flambées éthyliques, gloire littéraire et naufrages sentimentaux. Il invente la science-fiction et le roman policier, explicite la noirceur de la nuit et meurt en 1849, carbonisé par le gin. Il a 40 ans. Dans Edgar Allan Poe, une vie coupée court, Peter Ackroyd rapporte que les derniers mots du poète auraient été: «Que le Seigneur vienne en aide à ma pauvre âme.»
Son père s’appelait Jardin, sa mère est née Duchesne: en 1934, Pascal Jardin vient au monde sous des auspices bucoliques. Mais la guerre pose son ombre sur le vert paradis de l’enfance. «J’avais six ans au moment de la tragédie de Mers el- Kébir, neuf ans lors de la bataille de Stalingrad et au moins cinquante ans quand j’en atteignis onze à la fin de la guerre. Heureusement, depuis, je rajeunis.» La famille Jardin migre entre Vendée et Pays de Vaud et l’enfant néglige sa scolarité: il prétend n’avoir appris à lire qu’à 15 ans. La dyslexie n’excuse pas une franche détestation de l’enseignement: «inscrit à l’école buissonnière», Le Prince, le Fou et l’Enfant, pour reprendre le sous-titre de la biographie que lui consacre Fanny Chèze, est rétif à toute forme d’embrigadement. Solitaire, il s’initie à la littérature auprès des livres de sa mère. «Dans cet univers, tout respirait Marivaux, Dumas père ou Molière, partout le rayonnement de l’humour, partout le plein soleil et l’irrévérence joyeuse, partout la pénétration de la clarté», dira plus tard de sa grand-mère l’inoffensif Alexandre Jardin.
Mythomane. Cancre d’obédience bourgeoise, gigolo à 15 ans, érotomane et mythomane, Pascal Jardin guérit de l’enfance en faisant du journalisme, puis des romans - Les petits malins, La guerre à neuf ans, Le nain jaune, La bête à bon dieu. Mû par «le goût de la démesure», il se tourne vers le cinéma, signe le scénario d’une soixantaine de films dont Angélique marquise des anges, La horse ou Le vieux fusil. Toujours fauché, toujours assoiffé, il mène une vie de saltimbanque – un cancer des ganglions l’emporte en 1980.
Léon Tolstoï (1828-1910) a prémâché le travail de ses biographes en divisant lui-même sa vie en quatre périodes que Dominique Fernandez analyse dans Avec Tolstoï: l’enfance merveilleuse et poétique, suivie de «vingt années horribles, période de grossier libertinage, au service de l’ambition, de la vanité et surtout du vice», puis dix-huit-ans de vie de famille honnête avant de conclure sur une «naissance spirituelle». A 82 ans, le géant des lettres russes prend un train en cachette et meurt de froid dans une petite gare perdue.
C’est ainsi que la vie des écrivains de jadis s’avère souvent plus palpitante que les romans des auteurs contemporains, ô troublant paradoxe...

Pierre Simenon est le troisième fils de Georges Simenon, qui en faisait tous les dix ans – Marc en 1939, John en 1949, Pierre en 1959. Né à Lausanne, avocat de cinéma à L.A., le fringant quinquagénaire a le bon goût d’écrire son premier roman en anglais, ce qui évite la comparaison avec son père.
On aurait tort de ne le lire que pour cette filiation: Au nom du sang versé, qui raconte le retour en Suisse d’un juriste américain au moment du décès de sa mère, et les rumeurs de collaboration de son père avec les nazis, est un roman efficace et troublant.
Les décors de l’intrigue, des banques privées suisses aux ruelles de Cracovie, favorisent les rebondissements. Il y a une maison étouffante, une ville, Lausanne, grise et «sans imagination», des secrets de famille, et un père que l’on accuse de collaboration: des éléments personnels à clés qui ajoutent au suspense naturel du roman.

En mars 2001, la journaliste franco-canadienne Astrid Wendlandt est en reportage à Vorkouta, dans l’Oural, lorsque dans le blizzard, sa voiture croise une ombre encapuchonnée sur un traîneau tiré par cinq rennes, fantôme vite happé par la toundra. C’est un Nenets, nomade du Grand Nord cousin des Inuits.
Astrid Wendlandt, qui a grandi au Québec, n’aura de cesse de partir à la recherche de ce peuple dont le mode de vie a survécu aux tyrannies des tsars, aux collectivisations forcées et à l’exploitation du gaz dont son sous-sol regorge. Au bord du monde raconte deux voyages dans le Grand Nord sibérien, en 2005 et 2007, la plongée de l’auteur sous les tchoums, les tentes des chasseurs de rennes, là où le ciel est si bas que l’on perd la notion du temps.
Récit de voyage courageux, enlevé et passionnant, placé sous le signe de la curiosité et de l’empathie naïve, Au bord du monde est aussi le carnet de bord d’un parcours intime qui ne pouvait mener qu’à l’île des Rennes où les chamans distillent, à qui sait écouter, leur sagesse.