|
| ||
« Pourquoi j’écris ? Pour savoir qui je suis, qui j’étais, qui je serai, parce que « je » c’est aussi « l’autre ».

Sa fille dit de Bessora qu’elle est « douce comme une peluche et féroce comme un lion ». Entre le fauteuil Ikea acheté à Aubonne qu’elle trimbale depuis ses études à l’Université de Lausanne, les tableaux africains, les chaussures de bébé de ses filles accrochées au mur et les boîtes de chocolat suisse sur la table du salon, son appartement du XVIIe arrondissement à Paris, au dixième étage d’un immeuble près de la Porte de Versailles, est un doux et joyeux mélange des genres. A l’image de Sandrine Bessora Nan Nguema, dite Bessora, écrivain depuis dix ans, qui cumule tant d’étiquettes qu’elles finissent par s’annuler pour laisser place à une jeune femme belle, fière, douée, complexe et indépendante.
Née à Bruxelles en 1968 d’un père diplomate, politicien et homme d’affaires gabonais et d’une mère suisse d’origine bernoise, protestante, elle est tombée toute petite dans la marmite chocolat puisque son grand-père tenait une confiserie rue Enning à Lausanne. Elle passe une grande partie de son enfance à Port-Gentil, puis débarque à 16 ans à l’Ecole Lémania à Lausanne - « pas de très bons souvenirs… » - avant de poursuivre ses études en économie à l’Université de Lausanne - « d’excellents souvenirs en revanche, les moutons qui broutaient l’herbe sur le campus, le lac…». Papa la rêve dans une banque: elle fera de l’audit à Genève, avant de tout plaquer pour un voyage en Afrique du Sud puis de nouvelles études en anthropologie à Paris. Qui la mènent tout droit à l’écriture, devenue un besoin, une « compulsion », au moins autant que le chocolat. « Pendant longtemps, le livre était pour moi un produit fini. J’étais entourée de jeunes loups sans en être un, ce qui me mettait en décalage avec eux. C’est la matière vivante de l’anthropologie qui m’a menée à cette autre matière vivante qu’est l’écriture. »
Son premier roman, 53 cm, paru en 1999 au Serpent à plumes, raconte les expériences loufoques et douloureuses vécues lorsqu’elle a fait la demande d’une carte de séjour. Depuis, une dizaine de romans ou nouvelles racontent, avec un humour corrosif et le regard acéré de l’anthropologue à qui rien n’échappe, les affres et délires de notre société, allant du racisme au sida en passant par le féminisme, l’amour, l’immigration, les relations familiales ou la solitude avec le même brio baroque et imaginatif.
Son dernier roman, Et si Dieu me demande, dites-Lui que je dors, raconte le périple de Rosie Parks, écrivain de son état, invitée pour une tournée littéraire au Cameroun à condition d’écrire une nouvelle sur « la femme qu’elle rêvait d’être et celle qu’elle est devenue ». Le récit loufoque du voyage se double de la quête métaphysique et émouvante de Rosie Parks dans les méandres amnésiques de son enfance douce-amère, sur fond de journal intime volé, de cailloux que l’on serre dans sa poche et de virages sur des routes de montagne en Suisse…
« Les souvenirs paraissent souvent plus agréables, ou plus douloureux que ce qui s’est vraiment passé. “Vraiment” n’est même pas le bon mot, parce que, qu’il s’agisse de présent ou de passé, c’est une affaire de perception, de subjectivité… »
Quand elle écrit, elle se « transporte dans des mondes invisibles qui s’incarnent dans le livre ». Sa main va « plus vite que sa pensée », elle « peint sans réfléchir à ce qu’elle capte, et après cette phase intuitive, qui passe par les sens et l’émotion, il y a tout le travail de construction, qui est plus intellectuel ». Elle « s’identifie » à tous ses personnages. « Même si certains, comme ma Rosie Parks, sont plus proches de moi, il faut rentrer dans la peau de tous pour leur donner leur chair. En écrivant, vous découvrez que vous êtes l’autre. Même s’il reste aussi très loin de vous. » |