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Et si notre pollution n’était que le prolongement de notre instinct de propriété?
Le philosophe français poursuit dans «Le mal propre» sa réflexion sur le processus d’hominisation de l’humanité.

« Lorsque nous salissons l’environnement, il y a un acte d’appropriation du monde. »
Michel Serres est un fringant septuagénaire aux sourcils broussailleux et à l’accent chantant du sud qui bâtit depuis les années 60 une œuvre humaniste passionnante. Renouant avec l’idéal de «l’honnête homme», ses essais sont autant de tentatives de jeter des ponts entre les disciplines. Ce passionné de science-fiction ou de rugby parle aussi bien de biologie, d’exode rural ou et de sport. Fan de Hergé, il dit avoir tout appris de la théorie de la communication dans Les bijoux de la Castafiore. Son parcours atypique l’a conduit de l’Ecole navale à l’Académie française, où il est entré en 1991, et à l’Université de Stanford aux Etats-Unis, où il enseigne une partie de l’année depuis 1982. En pionnier, il a démontré avec son œuvre en cinq volumes, Hermès (1969-1980), que la communication était l’horizon de notre temps. Historien des sciences et visionnaire, il se distingue de nombre de ses collègues plus conservateurs en inscrivant les bouleversements actuels de la société dans la continuité de l’évolution de l’homme. Adepte d’internet, il porte un jugement résolument optimiste sur le développement des nouvelles technologies. Chroniqueur sur France info dans l’émission Le sens de l’info, il en a publié une synthèse passionnante cet automne (Les Petites chroniques du dimanche soir, entretiens avec Michel Polacco. Ed. Le Pommier). Il y a quinze ans, son Contrat naturel avait développé, bien avant l’actuel battage médiatique, les tenants et aboutissants de l’urgence écologique. Dans Le mal propre, il s’attaque aujourd’hui à la pollution: non pas en ses conséquences climatologiques, mais en ses causes très… humaines.
Au lieu de vous attaquer à la pollution de manière classique, en abordant ses conséquences, vous remontez à la source de cette pollution. Pourquoi ?
Nous avons sur la pollution de nombreux documents, de véritables expertises scientifiques tenues par la chimie, la biochimie, la climatologie. Maison oublie la question humaine: pourquoi pollue-t-on? Ce geste de polluer, que signifie-t-il et pourquoi le fait-on? Pour le comprendre, je suis remonté aux conduites animales. Les vertébrés, les mammifères, ont des conduites spécifiques puisque eux-mêmes ont des habitats. Il est constant qu’ils urinent sur les limites de leur niche pour la délimiter. En un seul geste, ils salissent et s’approprient.
La propriété serait aussi vieille que le règne animal ?
A peu près tous les juristes pensent depuis longtemps que le fondement de la propriété est conventionnel. On a oublié ce qu’on appelait autrefois, comme Aristote durant l’Antiquité, le droit naturel. Il me semble qu’il y a un droit naturel à la propriété. Ainsi, les animaux se conduisent de cette façon pour s’approprier le territoire ou la niche dans laquelle ils copulent, dorment, mangent, etc. Nous faisons comme eux. Par exemple, si je crache dans la salade ou la soupe, vous ne la mangez pas, je me les approprie. Plus un hôtel est propre, plus on est content d’y habiter. Dès lors que j’ai sali les draps, vous n’allez pas utiliser ma chambre, elle m’appartient en quelque sorte. Il y aune espèce d’équivalence étrange, à la fois animale et humaine, entre le salissement, la salissure, et l’appropriation. C’est la thèse de mon livre: qu’est-ce que le propre? Qu’est-ce que la propriété? Et bien c’est le sale.
Comment est-on passé de l’appropriation par la pollution individuelle à la pollution telle que nous la connaissons aujourd’hui ?
Nous avons passé des déchets comme le fumier sur le champ, au cadavre dans le champ de la famille, puis au soldat inconnu, dont les cendres reposent sous l’Arc de triomphe, qui est le fondement de l’appropriation de la nation française. Ce processus est utilisé à la fois pour une personne, une famille, une ferme, une nation, et ainsi de suite.
En passant par l’appropriation de la femelle par le mâle et son sperme: pendant des siècles, on a pensé qu’une femme qui avait eu un amant à un moment donné n’aurait que des enfants qui ressembleraient à cet amant, quel que soit le mari ou le père par la suite. C’est incroyable! Et c’était confirmé par les académies de sciences! Madeleine Férat, un roman de Zola écrit en 1880, raconte comment la jalousie d’un homme, qui voit dans les enfants qu’il a eus avec sa femme des reproductions parfaites de son premier amant, le pousse au meurtre!
Et la pollution industrielle, alors ?
Les objets techniques que nous produisons sont aussi des productions de nos corps. Un marteau, par exemple, c’est l’avant-bras et le poing qui sortent du corps, la roue ce sont le genou, la cheville et la hanche, par les rotations de ces articulations. Mais depuis la révolution industrielle, nous avons conçu des machines qui font des déchets. Du coup, les pots d’échappement sont en effet des déjections tout à fait comparables à des déjections animales et humaines. Lorsque nous salissons l’environnement, il y a un acte d’appropriation du monde. Et tant que la lutte contre la pollution travaillera sur les résultats, en tentant de limiter par exemple les problèmes de CO2, nous n’irons pas jusqu’à la racine même de l’intention qui fait que nous polluons.
Et comment atteindre cette racine de l’intention derrière la pollution ?
Il faut réexaminer le droit de propriété. Par exemple, de quel droit les publicitaires envahissent-ils le champ de notre perception? Le long des routes en France, la publicité est désormais tellement tonitruante que la perception n’est plus libre. On ne peut même plus marquer de frontière entre l’espace libre et l’espace possédé.
Mais si ce comportement de possession-pollution est tellement ancré en nous, comment aller vers autre chose ?
Depuis que nous sommes devenus des hommes, nous quittons peu à peu, difficilement, nos natures animales. Les animaux ont par exemple des instincts que nous n’avons plus, ou de moins en moins. Nous remplaçons l’instinct par l’éducation, la formation, l’apprentissage. Le long cheminement de l’hominisation consiste à quitter peu à peu les conduites et fonctions animales. Il n’est de loin pas terminé, nous ne sommes pas encore des hommes complets. Cet instinct de propriété et de pollution est tellement ancré qu’on s’en aperçoit à peine! En en prenant conscience, on peut s’en libérer.
Voyez-vous les signes de cette émancipation ?
Il est certain que l’on va s’en libérer peu à peu, je n’ai pas de doute. On ne va pas pouvoir tolérer longtemps cet envahissement progressif de l’espace par les grandes entreprises, la publicité, la fumée. C’est désormais une opinion publique bien établie d’admettre qu’il faut lutter contre la pollution. Tout le problème est de se dire qu’il faut attaquer le problème non plus seulement au niveau des résultats mais aussi au niveau de l’intention. C’est un défi juridique très intéressant: je me retourne vers les juristes et je leur demande de réexaminer le droit de propriété.
Un cas précis: avec le réchauffement climatique et la fonte des banquises, les grands passages des pôles vont se trouver libérés. Les nations riveraines revendiquent le droit d’y naviguer. Dès lors, elles pollueront encore plus. Toute la question est de savoir si ces nations auront ce droit. Ça vaut le coup de convoquer une réunion internationale pour discuter de cette affaire-là! Le monde ne nous appartient pas! Je demande la dépossession du monde. Que l’air, l’eau, redeviennent res nullius!
Est-ce possible? Notre société fonctionne selon le principe de propriété, de capitalisme, de communication…
Je ne suis pas opposé au droit de propriété, tout au contraire! Pour survivre, notre organisme a un besoin absolu de s’approprier une niche pour dormir, être à l’aise, se déshabiller. Je suis opposé à la conduite que nous faisons de l’expansion indue de certains propriétaires. C’est sur l’expansion que la question doit se poser.
Indue, au point que nous-mêmes sommes devenus propriétés des marques ?
Oui! Je suis possédé, au sens qu’autrefois l’on donnait à ce mot ! Je suis possédé par ceux qui ont pris mon corps, mes habits, ma voiture. Vous croyez posséder une Toyota ou une Mercedes, mais c’est la marque qui vous possède, puisque c’est son nom que vous affichez partout! Idem pour les marques de vêtements! Mon âme elle-même à force de lire partout de la publicité est salie comme une entrée de ville! J’ai besoin de me libérer de cette appropriation.
Concrètement, comment se déposséder ?
Vivre dans son propre jardin. Ne pas excéder ses propres limites. Ça ne se fera pas d’un coup. Il s’agit d’un lent apprentissage. C’est vivre de manière très différente.
Un retour en arrière ?
Au contraire, un bond en avant formidable! Ne me prenez surtout pas pour un nostalgique! |