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La philosophie est sans doute une chose trop sérieuse pour être laissée aux seuls philosophes. Elle appartient à tout le monde, et il n’y a pas de mal à se l’approprier. Même si, comme Philippe Val, on gagne sa vie en dirigeant un hebdomadaire satirique qui ne prétend pas au sérieux du CNRS. Mais admettons la surprise: on était loin de s’attendre à ce que le patron de Charlie Hebdo publie un essai dans lequel il remet sur le métier la vieille question philosophique de l’opposition entre nature et culture. Son Traité de savoir-survivre par temps obscurs révèle un Philippe Val inattendu, qui tient L’éthique de Spinoza pour l’un des guides les plus sûrs dans le monde d’incertitudes où nous sommes plongés. Passion revigorante Certes, le Traité de savoir-survivre par temps obscurs n’est pas drôle à chaque page. Il convoque Spinoza, mais aussi Héraclite, Epicure, François d’Assise, Montaigne, Etienne de la Boétie, Schopenhauer ou Freud. Autodidacte, sorti de l’école à 17ans, Philippe Val aborde cette culture sans les précautions d’usage dans les sphères académiques, mais avec une passion intellectuelle revigorante: «Le projet de ce petit traité est aussi celui d’un éloge de l’intellectualisme, quand la tentation de l’urgence, l’indifférence, l’ennui, la lassitude nous font perdre de vue que, quels que soient les dangers qui nous guettent, nous devons faire le pari que c’est le travail de notre pensée qui rend le pire incertain.»
Le rire mène donc à tout. Et sans forcément en sortir. A la fois humoriste, compositeur, chanteur et journaliste, Philippe Val dirige Charlie Hebdo depuis 1992, et on le créditera d’en avoir fait un titre rentable tout en le débarrassant de la franchouillardise bite-poil-couille dont le professeur Choron avait constitué son fonds de commerce. L’esprit de satire n’est pas l’ennemi des idées. On peut être à la fois impertinent dans la forme et pertinent sur le fond, comme en témoignent les chroniques politiques que Philippe Val publie simultanément aux éditions Le Cherche Midi: Les traîtres et les crétins.
L’histoire de l’humanité, Philippe Val la relit comme une bataille permanente entre les lois de l’espèce et la liberté offerte aux individus d’y échapper. L’espèce est une puissance au front bas, têtue, obstinée, qui ne vise rien d’autre que la perpétuation d’elle-même et qui élimine les plus faibles pour y parvenir. L’individu, lui, possède la capacité de résister à cette force. Parce qu’il a conscience d’exister. Et surtout parce qu’il a conscience d’avoir conscience, ce qui lui permet «de se représenter lui-même dans les différents moments de sa vie». Les arts ou les sciences viennent de là. Ils balisent la conquête de la liberté individuelle, toujours fragile, jamais acquise, dont la protection n’est nulle part mieux garantie que dans l’ordre foncièrement anti-naturel de la démocratie. Un peu vite en besogne. Bien sûr, l’homme ne peut totalement s’affranchir du fait qu’il est un être de nature. L’idée de Philippe Val est plutôt de mettre cette appartenance à distance. Il s’agit de savoir à quels moments la voix de l’espèce se fait entendre en nous. Et de déchiffrer la langue qui est alors la sienne. Par exemple lorsqu’elle s’exprime dans les passions ethniques, les ivresses nationalistes ou les tentations théocratiques. A chaque fois, c’est le refoulé de l’espèce qui revient masqué pour encourager les individus aux capitulations de la servitude volontaire.
Dans son appropriation un peu sauvage de la philosophie, Philippe Val va souvent vite en besogne. Ici, on sursaute devant une déduction hâtive. Là, on s’irrite de la réduction politique selon laquelle, en gros, la culture serait à gauche et la nature à droite. Mais on reste porté par cette réflexion qui va sans cesse des œuvres philosophiques aux réalités ordinaires de l’existence. Au lecteur, elle fait partager la conviction qu’il existe malgré tout, dans un monde sans boussole, quelques grands livres qui aident à vivre et à être libre. l