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CRITIQUES I. Yasmina Reza. Le couple à feu et à sang


Laurence de Coulon
15 février 2007

Dans «Le dieu du carnage», Yasmina Reza met une nouvelle fois à nu l’enfer du couple et de la famille. Une habitude chez cette dramaturge et romancière qui aime gratter là où ça fait mal. Et en rire.

© MAXPPP
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L'une de ses pièces les plus récentes, Trois versions de la vie, a été créée simultanément à Paris, Vienne, Athènes et Londres. Celle qui a fait son succès, Art, a été jouée dans quarante- trois pays. Avant cela, en 1987, Yasmina Reza recevait le Molière du meilleur auteur pour Conversations après un enterrement, à moins de trente ans. La célèbre dramaturge récidive avec une nouvelle pièce, présentée en décembre 2006 en création mondiale au Schauspielhaus de Zurich, Le dieu du carnage. Sa lecture en français est tout simplement jubilatoire et comme la plupart de ses pièces, se parcourt comme un roman. Avec humour, Yasmina Reza met en scène deux couples, Véronique et Michel Houllié, Annette et Alain Reille. Le fils de ces derniers, Ferdinand, a cassé les dents de Bruno Houllié avec un bâton. Parents dignes, Véronique et Michel ne veulent pas «envenimer» la situation et sont donc tellement courtois avec les Reille – les fils sont absents de la scène au cours de ce rendez-vous entre adultes responsables – que la situation ne peut pas durer. La rencontre dégénère très vite: chaque couple défend son propre fils, les pères ne donnent pas la même importance à l’acte de violence de Ferdinand que les mères et le vernis s’effrite. Les masques tombent, les failles de chaque couple deviennent béantes, les pères ne veulent pas trop se mêler de l’éducation de leurs fils et la paternité se révèle être plus qu’un terrible fardeau. Michel avoue: «Les enfants absorbent notre vie, et la désagrègent. Les enfants nous entraînent au désastre, c’est une loi.» Difficile d’accuser Yasmina Reza de féminisme, puisqu’elle n’a pas peur de montrer les femmes hystériques, reproduisant ainsi un stéréotype à la peau dure qui ne manque pas de faire rire. Un peu jaune parfois, il faut bien l’avouer: on se retrouve souvent dans les problèmes et les défauts de chacun et la vision de l’auteure est plus grinçante qu’optimiste.

Critique du couple Yasmina Reza n’en est pas à sa première critique du couple et de la famille. Ainsi dans Adam Haberberg. Ce roman aux phrases ironiques et pleines d’élan raconte une journée particulière d’un écrivain malade, raté, qui se trouve être également un époux raté, et un père… raté. Sa femme le hait, il préfère passer une soirée avec une ancienne camarade d’école qu’il jugeait transparente plutôt qu’avec ses enfants et il va jusqu’à imaginer: « La famille, une hache, une nuit sans lune, j’en fais mon affaire.» L’auteure elle-même affirme que la vie domestique est un enfer, et que le mariage n’a rien à voir avec l’amour, qui tient plutôt de l’énorme mensonge que de l’institution salvatrice. Pourtant, dans Nulle part, et auparavant dans Hammerklavier, deux recueils de récits autobiographiques, Yasmina Reza parle d’une façon très émouvante de ses deux enfants, Alta, née en 1988, et Nathan, en 1994, et se montre sous un jour plutôt sentimental. Secrète au point d’avoir menti sur son origine dans des interviews, fille juive d’un père russo-iranien et d’une mère hongroise, elle parle cependant de la manière la plus intime de la mort de son père. Ses amis aussi sont racontés, et l’amitié représente un thème important de sa pièce Art: Marc se fâche avec Serge qui a acheté une toile contemporaine hors de prix, un détail insignifiant qui en dit pourtant beaucoup sur leur relation. Une pièce qui questionne l’amitié et l’identité, dévoile leur fragilité et rappelle Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute.

La hantise du temps Pas à une contradiction près, Yasmina Reza, belle femme, qualité qui a pu quelques fois inciter le persiflage, est accusée de faire du théâtre de boulevard, alors que ses pièces sont rarement transparentes et gardent une part de mystère qui demande l’imagination du lecteur et du spectateur. Décidément angoissée, elle montre dans Hammerklavier une hantise du temps et de l’inexorable qui se transforme, notamment dans son roman Dans la luge de Schopenhauer, en une quête de sens. Comment vivre alors que la décrépitude est inévitable? Un sujet désespérant qu’elle traite avec une cruauté réjouissante. Elle prétend d’ailleurs que sa vision du monde est tragique autant que drôle, qu’elle-même est gaie et aime les gens gais. À condition que parfois ils se désolent et se désespèrent. Début février, Richard Vachoux mettait en scène sa pièce La Traversée de l’hiver au Théâtre du Crève-Cœur à Cologny/Genève – six personnages pleins de contradictions, en quête d’amour et de racines, se rencontrent dans un hôtel de Stratten à l’ambiance un brin désuète, dans les montagnes suisses. Il est vrai que Yasmina Reza avoue beaucoup aimer notre pays et y passe la plus grande partie de ses vacances... l



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