www.Payot.ch
Panier
contient 0 article(s)
Votre liste contient 0 article(s)
contient 0 article(s)
AccueilNos livresNos autres produitsNos LibrairiesNotre Entreprise
Recherche simple Recherche avancée Recherche par thème
Français | English
Sélections
Imprimer cette pageRéduire le texteAgrandir le texte

CRITIQUES VII. Murakami. Balade au bout de la nuit


Antoine Duplan
15 février 2007

L’écrivain japonais montre la réalité mélancolique de l’invisible dans un nouveau roman, «Le passage de la nuit»,
et une réédition, «La ballade de l’impossible».


© Cédric Martigny/Opale
© Cédric Martigny/Opale

C’est beau, une ville, la nuit. Et dangereux, et profond, et miroitant, et plein de jazz, de chats errants, de cœurs solitaires... Surtout sous la plume de Haruki Murakami. Son bref nouveau roman s’inscrit entre minuit et sept heures du matin, à la tangente de la réalité la plus triviale et de mystères immémoriaux puisque des gouffres s’ouvrent sur «le versant obscur de la ville», à l’intersection des cultures japonaise et occidentale puisque Bach, Ben Webster ou Adamo font la bande-son de ce récit situé au coeur de Tokyo.

Individualiste farouche abhorrant le conformisme de la société japonaise, l’écrivain s’attache à sept personnages vivant en marge: Kaoru, catcheuse blonde et tenancière d’un love hotel appelé Alphaville; ses aides, Komugi et Koorogi; et puis Shirakawa, l’informaticien qui tabasse une prostituée, TetsuyaTakahashi, l’étudiant qui balance son dernier chorus de trombone avant de se mettre sérieusement à ses études de droit. Enfin, deux sœurs: Mari, 19 ans, étudiante en chinois, et Eri, belle comme le jour, qui s’est abandonnée au sommeil depuis des semaines, et cette Belle au Bois dormant de glisser de l’autre côté du miroir.

«La nuit possède une horloge différente», explique un barman. Les heures sombres qu’égrène le cadran catalysent les rencontres improbables et les confidences tandis que la signification de la matérialité tend à s’éroder. Et comme on passe toujours les uns à côté des autres, comme des spoutniks en orbite, au matin les protagonistes du Passage de la nuit s’en vont, chacun de son côté. Reste, abandonné sur le rayon fromages d’une supérette, un téléphone portable, sournois comme un reptile, qui sonne dans le vide et profère des menaces de mort à celui qui répond…

Base-Ball, Godard et Fitzgerald   «Nous croyons vivre dans un univers relativement sain. J’essaye de déranger cette perception du monde. Certaines fois, nous vivons dans le chaos, la folie, le cauchemar», explique Haruki Murakami. Grand lecteur de Dostoïevski, Balzac, Flaubert, Dickens, traducteur de Fitzgerald et Chandler, amateur de base-ball, de Godard et de Truffaut, héritier et réformateur d’une tradition littéraire nippone séculaire, il tire des passerelles entre les cultures pour révéler l’ombre derrière l’apparence des choses. Dans son pays natal, qui ne lit plus guère que les SMS, ses millions de lecteurs l’adulent comme une rock star; traduits en trente langues, ses livres enchantent la Corée, l’Europe, les Etats-Unis… A l’écart de ce tohu-bohu, Murakami mûrit ses récits tissés d’irréalité.

«Je crois que nous vivons dans un monde, ce monde, mais qu’il en existe d’autres tout près. D’une certaine manière, il est possible de s’affranchir du réel», estime ce montreur de fantômes. Empruntant au roman de genre ses codes, science-fiction ou polar, il lance ses personnages dans des quêtes qui s’avèrent des parcours initiatiques. Le personnage central de La course au mouton sauvage recherche un mouton, celui de Chroniques de l’oiseau à ressort sa femme, celui de La balade de l’impossible sa jeunesse: tous sont en quête d’eux-mêmes, d’une vérité enfouie au plus profond de la mémoire collective – tel le feu d’Hiroshima vers lequel tend Kafka sur le rivage.

Au lieu de la madeleine de Proust, c’est une chanson des Beatles qui précipite le travail de remémoration de La balade de l’impossible (1987) qui ressort dans une nouvelle édition française. Dans cette chronique douloureusement nostalgique de la vie de six étudiants dont la moitié n’a pas survécu aux années 70, le narrateur s’interroge: «Je me demande s’il n’y a pas à l’intérieur de mon corps un endroit sombre, une contrée lointaine où mes souvenirs les plus importants s’entassent pour donner de la vase.» Vingt ans plus tard, Koorogi croit que «l’être humain, son carburant dans la vie, c’est la mémoire (…) les souvenirs importants, ceux qui le sont moins, ou ceux qui n’ont aucun intérêt, ils deviennent tous, sans distinction, du carburant ». Les souvenirs, et les fantômes, leurs proches parents, brûlent d’un feu pâle au cœur de l’œuvre de Haruki Murakami et nous hantent à jamais.
l





SOMMAIRE
Pour poursuivre votre lecture :
À LA UNE
CRITIQUES VIII. Jacques Chessex
SES LIVRES
9782714442147.gif
Haruki Murakami
Prix: CHF 36.80

9782714443526.gif
Haruki Murakami
Prix: CHF 37.70