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CRITIQUES V. Des sueurs froides et sans fioritures


Blaise Hofmann
15 février 2007

Le pôle Nord de Mike Horn, les Alpes de Laurence de La Ferrière et l’impossible deuil de Katia Lafaille: trois approches d’un même absolu.

© Grasset
La quête de l'absolu est ravageuse. Jean-Christophe Lafaille, décédé l'an dernier, ici sur l'arrête sommitale de l'Annapurna en 2002. © Grasset.

Le journal de bord, un genre mineur? Pas lorsqu’il est tenu par des êtres majeurs, à la lueur d’une lampe frontale, au milieu d’une tempête, par moins quarante. Un aventurier, une aventurière et la veuve d’un troisième se risquent à glisser entre les marges d’un carnet de route le contenu d’aventures hors norme.

On croyait, à tort, connaître aux détails près la dernière folie du plus populaire des explorateurs, le «boucleur» de tours du monde, par l’équateur (Latitude zéro, 2001) et par le cercle polaire (Conquérant de l’impossible, 2005). En janvier 2006, Mike Horn rejoignait l’explorateur norvégien Borge Ousland pour planter ensemble, trois mois plus tard, leur drapeau au pôle Nord. Et en pleine nuit. Objectif pôle Nord de nuit raconte comment, tirant un traîneau de deux quintaux sur 1000 kilomètres de désert gelé, sous un vent plein sud («chaque fois que nous dormions, nous reculions de quelques kilomètres»), les deux hommes sont allés jusqu’au bout. Doigts gelés, chute dans l’océan Arctique, attaque d’ours blancs, empoisonnement alimentaire... Chaque jour, Mike Horn cédait ses dernières forces à son journal de bord, des pages récupérées et réécrites par Jean-Philippe Chatrier, son écrivain attitré, son «diseur de bonne aventure». Si l’aventurier avoue le désir d’écrire lui-même à l’avenir, il concède que son dernier livre est «le plus Mike Horn de tous».

Plus gracieux, plus féminin…  Dans l’entreprise du dépassement de soi, les femmes ne sont pas en reste. Au printemps 2006, Laurence de La Ferrière, l’alpiniste de Chamonix qui avait atteint, en 1997, le pôle Sud en solitaire (Seule dans le vent des glaces, 2002), traversait les Alpes, à skis et à pied, entre l’Autriche et la France: 15 sommets, 110 cols, 2000 kilomètres et 100 000 mètres de dénivelé, un exploit digéré par le récit Alpissima, au contenu plus gracieux, plus nuancé, plus féminin. «Une fois parvenus à un petit sommet de rien, noyés dans les nuages, nous avons vu soudain la montagne apparaître derrière un léger voile de brume (…). Nous avons ressenti ce moment magique comme quelque chose de virginal ou d’inviolé, oui, vraiment, un moment rare qui donnait l’impression d’assister à l’éveil du monde.»

Si le style Mike Horn est à l’autre pôle de celui de Laurence de la Ferrière, ils sont des téméraires du même bois et partagent deux autres points communs. L’aventurière profite du récit pour rendre compte du réchauffement climatique, de la dégradation de la faune et de la flore (la société Eco-Emballages était partenaire de son expédition).Dans un premier temps, Mike Horn nie toute velléité d’engagement: «Je fais mes aventures pour moi, je ne vais pas crever pour la planète, je ne suis pas un Al Gore qui parle et qui parle, je suis juste un témoin.» N’empêche, il s’étonne que, puisque la glace se forme plus tardivement et reste solide moins longtemps, son expédition soit irréalisable dans un futur proche.



«Je fais mes aventures pour moi, je ne vais pas crever pour la planète, je suis un témoin.» Mike Horn

Autre point commun, Mike Horn a deux filles, Annika et Jessica; celles de Laurence de la Ferrière s’appellent Céline et Charlotte. La famille. La face cachée de l’exploit. Un point de vue qu’offre Katia Lafaille, veuve du célèbre alpiniste Jean-Christophe Lafaille (Prisonnier de l’Annapurna, 2003), décédé il y a un an sur les pentes du Makalu, alors qu’il allait devenir le premier Français à dompter les quatorze 8000. Lafaille n’était «pas un avaleur de sommets comme les autres». Il se distinguait par «la pureté de son style, la constance de son éthique».

La machine du milieu alpin   Dans Sans lui, Katia raconte comment elle a sacrifié ses propres ambitions pour accompagner Jean-Christophe, devenir son manager, son coach, son agent de presse et la mère de son petit Tom. Si l’on peut regretter certaines longueurs autobiographiques, quelques morceaux d’intimité que l’on laisserait volontiers au couple, le récit prend aux tripes. L’auteur dénonce les méfaits des médias, le machisme du milieu alpin et partage, à fleur de peau, ce maudit 26 janvier 2006. Avant  tout, elle raconte l’une des rares aventures dignes d’être vécues. L’amour. l

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