Metin Arditi © Eddy Mottaz
En sonnant à l’impressionnante porte de la propriété genevoise de Metin Arditi, on s’attend à parler musique. Normal pour un écrivain qui, homme d’affaires et mécène, est aussi président de l’Orchestre de la Suisse romande. Normal surtout si l’on songe que son dernier roman, La pension Marguerite, s’organise autour d’une journée parisienne d’Aldo, violoniste virtuose, et de sa femme Rose, luthière.
Trop vite pensé, trop vite dit. C’est oublier que ce petit livre sobre et émouvant se tisse autour d’un manuscrit, le journal légué par la mère d’Aldo à son psychanalyste, après son suicide. Un récit douloureux où se mêlent l’abandon, l’amour, la jalousie, l’inceste mais aussi l’humour et qui, après bien des années,nparvient finalement à son fils.
Au-delà de la musique, c’est donc bien l’écriture, ses ouvertures et ses possibles, ses contraintes, voire sa gymnastique intellectuelle et affective, qui fascinent Metin Arditi, né à Ankara en 1945.
Un amour de jeunesse qui a repris, depuis une dizaine d’années, une place importante dans sa vie: «J’y consacre en moyenne vingt heures par semaine, surtout le week-end», explique-t-il après avoir salué d’une boutade l’écureuil qui gambade sous les grands arbres du parc. «C’est un domaine où, à tout âge, en travaillant, on peut s’améliorer. On ne peut en dire autant du tennis ou de la musique.» Une vision pragmatique, une rigueur dans la gestion de l’agenda et du temps qui trahit sa formation scientifique.
L’entretien se déroulera-t-il au salon? Non, avant toute chose, Metin Arditi nous présente la pièce où il écrit. «Pour y parvenir, il faut traverser la chambre à coucher», s’excuse-t-il avant de cacher avec empressement le gros document qui trône sur l’immense table en bois du bureau. «Mon prochain roman.»
Et tout à côté, un nombre impressionnant de plumes et d’encriers. Metin Arditi a ses préférées, une tendresse particulière pour l’encre verte de cette plume bleue, ou cette noire toute simple mais qui écrit bleu. Et si bien! «Vous voulez l’essayer? Aujourd’hui, j’écris à la plume mais au départ, c’était parfaitement impossible. Il me fallait un vieux crayon déjà marqué, un stylo bille ou un roller. L’écriture m’intimidait.»
Pour parler de son dernier livre, on change d’ailleurs de pièce. On descend au soussol où nous attend une grande nef voûtée: le lieu de la lecture. «Plus précisément, c’est là où je n’écris pas. Où je n’ai jamais réussi à écrire une ligne alors que je pensais au départ le consacrer à cette activité», s’amuse-t-il. Raffiné, élégant, toujours à deux doigts de la pirouette et bien résolu à ne pas se dévoiler plus que nécessaire, il parle de ses personnages avec tendresse et compassion, un peu comme de vieux compagnons.
«Mais c’est un roman, prévient-il en riant, une parfaite fiction. Je n’ai pas eu de rapport sexuel avec ma mère.»
Au moment du départ, ultime clin d’oeil. On aperçoit, sur le sol de la pièce, une grande mosaïque. Elle nous avait échappé. Et représente, bien sûr, deux livres ouverts…