Philippe Solers © Sophie Loubaton
Faut-il être désespéré pour faire sur 600 pages l’éloge de la joie? A considérer Philippe
Sollers, regard perçant, corps ramassé, prêt à bondir, débit pressé, non. Loin de la mythologie simpliste, Sollers nous emmène à la rencontre d’un homme d’une solitude inouïe, prenant sur lui l’effondrement général, Turinois joyeux et fou, «à l’aise au milieu des hasards comme au milieu des flocons de neige» – soit Friedrich Nietzsche, né le 15 octobre 1844 à Röcken, en Prusse, et mort le 25 août 1900 à Weimar, celui-là même qui promulgua le 30 septembre 1888 sa Loi contre le christianisme.Pour passer de la théorie à la pratique de La Vie divine, et partant du principe que le libertinage n’est «pas une double vie, mais une vie redoublée», le philosophe narrateur navigue entre Paris et Venise et deux femmes, Nelly qui relève sa culotte pour lire à haute voix les textes les plus édifiants de la philosophie et l’adorable Ludi, blondeur, champagne et chambres d’hôtel.
Longue digression limpide et tranchée calquée sur la descente au paradis de Monsieur Nietzsche, une vie divine pousse jusqu’au chef-d’oeuvre l’art de la citation, qui n’est pas le défaut d’en écrire le moins possible soi-même, mais l’art d’incarner une pensée qu’on a faite sienne.
Isabelle Falconnier. Pourquoi écrire sur Friedrich Nietzsche aujourd’hui? N’a-t-on pas tout dit depuis sa mort en 1900? Philippe Solers. Il est le premier à avoir diagnostiqué que l’être humain, la société tout entière, entrait dans le nihilisme. Et le nihilisme a non seulement fait rage au XXe siècle mais continue à être une maladie dont, depuis Nietzsche, on n’a ni posé le diagnostic, ni donné les raisons profondes. Le nihilisme étant ce qu’il appelle l’esprit de vengeance, le ressentiment, le vouloir mourir, en quelque sorte la victoire de tous les instincts de violence et d’ignorance.
IF. On a donc mal lu Nietzsche depuis un siècle, sans le prendre au sérieux?PS. De son vivant, il n’a pas été pris au sérieux, et depuis il appartient aux philosophes, ce qui ne l’a pas non plus aidé. Mais surtout personne ne s’est jamais avisé d’en faire un personnage de roman, et montrer que sa vie a été une extraordinaire aventure personnelle, une aventure de la pensée. Si l’on va droit à sa biographie, sa correspondance, et à la lecture intérieure de ses livres, il en surgit un personnage très actuel, très frais, très électrique.
IF. Pourtant il n’y a pas plus lu, enseigné, décortiqué que Nietzsche?…PS. Oui, mais il y a autour de lui une sorte de falsification qui a commencé très tôt et qui porte sur des mots comme «surhomme» ou «volonté de puissance» sans du tout qu’on s’occupe du contexte. Or sa vie et son écriture font une seule et même substance. Je montre comment il faut vivre pour revivre et réincarner cette aventure extraordinaire de Nietzsche.
IF. Votre propre parcours avec lui, quel est-il? N’est-il qu’un parmi les «grands hommes» sur lesquels vous avez écrit, Mozart, Casanova, Sade, Picasso?PS. J’ai écrit plusieurs essais sur des personnages du XVIIIe siècle où j’essaie de montrer pourquoi ce siècle-là nous manque. Pour Nietzsche, c’est différent. Il m’apparaît comme un révolutionnaire actif, les autres étant de grands personnages de l’histoire ancienne. Même si Mozart se rapproche très fort de Nietzsche pour des raisons étranges d’extrême fécondité dans les dernières années de leur vie.
IF. Quand avez-vous commencé à le lire?PS. Très jeune et sans arrêt. J’ai ressenti une attraction immédiate et considérable dès l’adolescence qui n’a jamais cessé. C’est quelqu’un qui me fait signe à chaque instant. L’idée de l’éternel retour est par exemple quelque chose sur lequel je médite constamment.
IF. Que signifie aujourd’hui cette idée d’éternel retour?PS. C’est une interpellation par rapport au temps. Qu’est-ce que le temps? Ou bien vous avez la conviction que votre vie mérite d’être absolument vécue, et donc vous lui dites oui, comme si elle devait se reproduire éternellement. C’est assez simple à poser mais pas évident du tout, puisque tout par ailleurs vous engage à désirer votre propre disparition – propagande nihiliste, mélancolie, dépression, peur. L’éternel retour consiste à refuser de dire non à sa propre vie, à la vie en général.
IF. Et être gai? De cette gaieté nietzschéenne?PS. Nietzsche pose la gaieté comme une preuve de sa philosophie. Et en effet il y a un dicton merveilleux de lui qui s’appelle le gai savoir. Qui est tout sauf ce ricanement général, cette dérision commune.
IF. Le 3 janvier 1889, Nietzsche s’effondre dans les rues de Turin devant un cocher qui maltraite son cheval. Pourquoi cet effondrement?PS. Difficile à dire. On parle de syphilis, de cancer du cerveau. C’est allé très vite. Il était dans une santé formidable quelques jours auparavant, marchant beaucoup, écrivant beaucoup. Il vivra encore pendant onze ans, c’est très long, très tragique, puisqu’il se retrouve en compagnie de celles qu’il ne voulait plus voir, c’est-à-dire sa mère et sa soeur, une soeur qui va s’employer à falsifier ses écrits. Sa vie aura été une sorte d’héroïsme continu. Surtout que son ambition était extrême: un livre comme L’Antéchrist veut absolument sortir d’un calendrier établi par la loi chrétienne. Il dit: «Je suis l’an I du Salut» avec un grand S, et propose un nouveau calendrier.
IF. Mais personne ne l’a suivi?PS. Je répondrai par une remarque de bon sens: personne ne signerait une transaction financière autrement que de «2006», sur la planète tout entière. Tout le monde a accepté ce calendrier qui n’est que financier et politique. Ce qui est très étrange, le Christ n’ayant jamais songé à fonder un calendrier. Ça s’est fait. C’est étrange que des gens qui se moquent complètement de la signification de la fondation de ce calendrier l’emploient.
IF. Vous n’êtes pas tendre avec les philosophes aujourd’hui, tous des «protestants déguisés», de «nouveau curés de l’Histoire»…PS. Nietzsche était très antiphilosophe à sa manière, disant des philosophes qu’ils sont des prêtres masqués, qu’ils mentent, évitant de parler de leurs vrais problèmes physiques, corporels, sexuels. Vous savez bien ce que sont les philosophes aujourd’hui, ils sombrent tous dans la prédication morale. Et la pensée ne peut pas être compatible avec la prédication morale, qui est un succédané de la religion.
IF. Comment être philosophe aujourd’hui alors?PS. On ne peut pas. Nietzsche apporte absolument autre chose qu’une collectivité ou une visée sociale. Il n’a pas voulu créer de programme social, sinon il serait redevenu professeur. S’il dit souvent «nous autres», il ne prêche pas. Il s’adresse à nous en tant que solitudes sociales.
IF. Il faut bien des philosophes, non?PS. Pour quoi faire?
IF. Pour expliquer le monde aujourd’hui, analyser les comportements, les courants de pensée… PS. Alors on retombe dans le fonctionnariat social qui a pu être celui de la religion ou celui des sociologues. Rien à voir avec l’expérience de la pensée de Nietzsche. Dès qu’on prétend s’occuper des gens, on ferme l’oreille à quelque chose de plus essentiel.
IF. Comme «Pour vivre caché, vivons heureux», cette pirouette qui vous ressemble tant? PS. Absolument, je renverse la phrase traditionnelle qui dit pour vivre heureux, vivons caché. Vous ne pouvez plus vous cacher dans cette société d’indiscrétions généralisées. Si vous êtes heureux, c’est que vous n’avez pas d’histoire avec la fausse histoire. Le fait d’être heureux vous rend invisible. Je l’ai constaté en pratiquant le bonheur à très haute dose.
IF. On a le choix du bonheur ou du malheur? PS. Oui, nous avons le choix, chaque matin, entre le malheur, le néant, la dépression, ou alors le oui, encore…
IF. S’il ne fallait garder qu’une phrase de Nietzsche? PS. Deviens qui tu es, cette phrase formidablement énigmatique. Devenir ce qu’on est, ça veut dire qu’on ne sait pas qui on est, qu’on va le devenir. Pour savoir qui vous êtes, il vous faudrait une expérience qui vous démontrerait que vous n’êtes pas forcément la personne que vous croyez.