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De Mickey à Ratatouille, les animaux qui parlent pullulent dans la culture occidentale contemporaine. Mais avant Walt Disney, il y avait La Fontaine, et avant La Fontaine, Esope, le légendaire fabuliste grec du VIe siècle avant J.-C., dont l’oeuvre a nourri toutes les littératures européennes et la littérature arabe. La fable est un art dont les origines se perdent dans la nuit des temps. Quand le serpent embobine le premier homme, inaugurant la devise du goupil dans Le corbeau et le renard, selon laquelle tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. Ou quand le mammouth aplatit à coups de trompe un chasseur néandertalien au principe que «la raison du plus fort est toujours la meilleure»…
L’apologue ressort de la «philosophie humaine », non de la «philosophie de la nature», puisque les fables n’enseignent pas la zoologie, mais soulèvent des questions éthiques et politiques. Au moment où de graves menaces pèsent sur nombre d’espèces animales, la fable rappelle l’irremplaçable valeur symbolique de l’animal. Elle résiste aux fluctuations des modes, des régimes politiques, des religions pour constituer une forme de patrimoine universel dont le succès persiste même aujourd’hui, «dans une époque d’illettrisme généralisé», comme le note Marc Fumaroli en préface de XXV Fables des animaux.
L’AIGLE ET LE LIMAÇON La collection Sources, qui propose des fac-similés créés dans le respect des originaux permettant d’accéder à des trésors littéraires, édite ces «magnifiques fables crépusculaires», publiées à Anvers, en 1578. Deux ans auparavant, la riche ville portuaire a été ravagée par les Espagnols. L’ysopet d’Estienne Perret se ressent de cette tragédie. Délaissant l’urbanité souriante, la gaîté de bon aloi, le plaisir inhérent au genre, l’auteur se concentre sur l’utilité morale, plaçant son recueil «sous le signe de la méditation pénitentielle et de la considération anxieuse du salut». Chaque texte s’organise en quatre temps: une brève moralité, une narration animalière en alexandrins, une «allusion» qui commente le sens moral et un extrait versifié de la Bible.
Oyez ce qu’il advint de la Truie vautrée dans la fange qui raille le Cheval de Guerre; du Limaçon qui, insatisfait de sa condition, rêve de voir le monde en haut et finit dépecé par l’Aigle auquel il doit son baptême de l’air; du Serpent cauteleux offrant une rose à Jupiter; du Lion et du Sanglier s’épuisant en un combat sans vainqueur; et déjà du Renard et du Corbeau qui se fait tirer son «gras fromage»: «Mal repu et dolent D’avoir ce finart cru, trop tard il se repent. Toujours verrez flatteurs aux mondains s’adresser»… Chaque fable est accompagnée d’une majestueuse gravure pleine page traduisant la sévérité du texte.
TRÉSOR COLORÉ Pour les illustrateurs – Grandville, Doré, Chagall, Benjamin Rabier, Gotlib… –, la fable a toujours été un trésor d’inspiration. C’est un genre qui appelle l’image comme la poésie la musique. En 1755, deux prestigieux éditeurs, Desaint & Saillant et Durand, mettent en chantier des Fables choisies de Jean de La Fontaine (1621- 1695), illustrées par Jean-Baptiste Oudry (1686-1755).
Le peintre animalier du roi et professeur à l’Académie royale de peinture a réalisé 275 esquisses à partir des Fables dont il se servait pour des sujets de décoration et de tapisseries. Ces cartons sont livrés au cuivre, 44 graveurs et typographes travaillent pendant cinq ans. Et François Bachelier réalise des culs-de-lampe à motifs floraux qui s’accordent harmonieusement aux gravures rehaussées d’aquarelle. Ce chef-d’oeuvre de l’édition sort de presse en 1759.
Diane de Selliers Editeur propose aujourd’hui un coffret réunissant ces Fables somptueusement enluminées et les Contes illustrés par Fragonard. Les Contes ne sont pas enseignés dans les écoles. Car sous la perruque de La Fontaine, malicieux moraliste, les idées polissonnes fusaient aussi. Mais cela est une autre histoire… l

Pour faire simple, appelons ce savoureux petit livre Le principe d’Archimède puisque son titre complet met la mémoire à rude épreuve: Le principe d’Archimède ou ce qui arriva quand Serge Cantero ayant peint de nombreux tableaux nouveaux, celui-ci demanda à Pierre Louis Péclat d’écrire autour desdits tableaux. Ainsi donc, le peintre et l’écrivain lausannois mêlent leurs imageries respectives dans un jeu d’échos et de libres associations qui fonctionne à merveille. La peinture de l’un, jouant ironiquement d’une grammaire symbolique, possède quelque chose de très narratif; l’écriture jazzée de l’autre se révèle d’une texture aussi musicale que visuelle; et l’ensemble met en branle une ronde colorée où les images appellent des mots tandis que les mots s’enroulent autour des images. Serge Cantero et Pierre Louis Péclat se sont longtemps frôlés dans la vie lausannoise, diurne et nocturne, avant de faire oeuvre commune. Leur rencontre est tout à fait bienvenue. l MA

Après Jimmy Corrigan, Chris Ware propose Acme, un recueil épatant et tout aussi déboussolant. L’énigmatique dessinateur américain compile coupures de journaux imaginaires, minitrips, fausses pubs, grandes planches virtuoses, fragments de récits et autres surprises. Au pinacle de la ligne claire, façon Joost Swarte, il atteint des sommets de cruauté délectable lorsqu’il narre le destin affligeant de quelques losers navrants: Rusty Brown, gosse mesquin qui devient un gros lard immature, collectionneur compulsif de jouets, et Chalky White, son éternel souffre-douleur, Big Tex, le cow-boy demeuré tarabusté par son tyran de père, Rocket Sam, le cosmonaute qui «sadise» ses robots ou Quimby the Mouse, rongeur inepte et filiforme. Un livre splendide qu’on feuillette sans jamais en épuiser les charmes. l AD