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Les Américains ont longtemps eu le mythe de la Dernière Frontière de l’Ouest, sans cesse repoussée plus loin, pour croire à la conquête possible encore et toujours. Et les Européens? Ultima Thulé, comme les Grecs nommaient la dernière île du monde connu, au nord du nord du continent, est plus une vision de l’enfer blanc, de la fin du monde et des temps, qu’une vision de futur et d’espoir. Et pourtant, que de mythes fondateurs, de légendes transmises de génération en génération de la Méditerranée à la mer du Nord! C’est tout l’intérêt de cet Atlas d’une Europe fantôme, recueil de textes d’écrivains et de photographies qui s’attachent aux lieux ultimes et perdus d’Europe. Donc à ses frontières: de Vardo en Norvège à Boliqueime au Portugal, de Kapoustine Iar en Russie à Corleone en Sicile, une quinzaine d’écrivains turcs, roumains, anglais, autrichiens, croate, norvégien, tchèques ou polonais racontent à leur manière sur le naufrage lent de certaines frontières. Qu’elles soient frontières politiques, géographiques entre la terre et la mer ou entre l’homme et la nature, elles couvrent l’histoire des siècles passés comme autant de prismes amplifiant, poétisant, dramatisant la réalité. Comme autant de coups de sondes, les raconteurs de cette Europe partent à la chasse aux récits qui mettent en scène ces frontières. C’est Vetle Lid Larssen qui part à la recherche des Enfers à Vardo en Norvège et ne trouve qu’une culture de la mer en train de disparaître, les bateaux de pêche vendus et l’humour de cette culture que plus personne ne comprend. C’est Christoph Ransmayr qui raconte la vie de Liam O’Shea qui, dans les années 1960, disparut de sa maison de pierre et de son pâturage au bord de la mer d’Irlande pour partir en Australie. C’est Lidia Jorge qui suit la vie dure d’un couple des terres blanches du sud du Portugal de son mariage en 1925 à son dépit devant les plages bondées de touristes, les hôtels, le cycle de la nature que plus personne ne respecte, les falaises qu’ils connaissent par leur nom et qui ne répondent plus, couvertes de constructions. C’est Geert Mak qui narre l’histoire de l’île d’Amsterdam, ancien siège de la Compagnie royale des vapeurs néerlandais, construite à la fin du XIXe siècle, peu à peu repeuplée par tout un peuple de squatters hétéroclites, écolos ou junkies des années 1980.
Nostalgie? Sans doute. Mais surtout une immense curiosité pour une Europe diverse, vivante, une Europe des peuples, des gens, des petites histoires qui constitue la grande, des petites histoires bousculées par la grande. Un livre qui déborde d’une immense tendresse pour ce continent lourd de son passé et porté par elle, tout autant, et qui donne envie de se précipiter dans les plaines ukrainiennes, le centre asséché de la Sicile ou les montagnes de Croatie. l IF

Pierre Desproges critiquait le cancer; il en est mort, il y a bientôt vingt ans. Mais son esprit est toujours bien vivant et plus salutaire que jamais en un temps qui voit la progression du panurgisme agressif, du matérialisme béat, de l’illettrisme épanoui et l’hégémonie des eaux minérales, fléaux qu’il combattit âprement. Ce compendium du logos desprogiens retrace aussi par l’image l’époque où son humour étincela de noirceur, du giscardisme déclinant (Giscard: «Célèbre chauve creux de la seconde moitié du XVIe arrondissement») aux prémices de la cohabitation («le cri d’amour du crapaud»). Certaines définitions sont lapidaires (Whisky: «Le cognac du con»), d’autres plus élaborées («Jésus-Christ était-il plus fort que Superman? L’un multiplie les pains dans le désert, l’autre dans la gueule»), toutes sont frappées au coin de la sagesse. l DA