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«Les chefs d’orchestre cristallisent beaucoup de désirs.» Catherine Fuchs

Lorsqu’on se penche par la fenêtre de sa cuisine, on voit la cathédrale Saint-Pierre. A son pied, la chapelle de l’Oratoire. Catherine Fuchs habite dans la Vieille-Ville de Genève une maison aux escaliers en colimaçon et aux plafonds de bois. Son premier roman, Rue des Chanoines, un polar historique (Zoé, 1986), plongeait dans la Réforme. Son second, En mal d’innocence (Slatkine, 1997), avançait au temps de la Restauration, au début du XIXe. Deux recueils de poèmes plus tard, La beauté du geste fait un saut en avant et arpente l’univers d’un orchestre classique à Genève, de nos jours, qui interprète un soir la Messe en si de Bach. Le chef d’orchestre disparaît, chamboulant la vie de cinq amies dont la vie tourne autour de cette personnalité flamboyante. «Mon premier roman m’avait libérée, j’avais apprécié pouvoir me laisser guider par le cadre d’un polar historique. Je suis plus personnelle dans ce nouveau livre. J’avais envie de parler des relations entre les hommes et les femmes et de la musique.»
Cinq amies – Béatrice, sur le point de quitter son mari, Isabelle, une enseignante en pleine crise de la quarantaine, la belle Tatiana, Katalin, qui cherche l’amour idéal, Marianne, en proie au trac avant de chanter – et cinq époques – un printemps, des vacances d’été, un Noël, l’automne qui suit et le moment de la disparition – se mêlent pour former une structure narrative complexe, procédant par va-et-vient impressionnistes dans le temps et l’esprit des personnages. «Les chefs d’orchestre sont des personnalités qui cristallisent beaucoup de désirs. Toutes les choristes sont amoureuses de lui…» Les femmes de La beauté du geste sont fortes et remplies d’interrogations, indépendantes et parfois seules, les hommes discrets, la musique des phrases harmonieuse et chorale.
Regard doux, frisottis bruns sur les tempes, la cinquantaine mutine et détendue, Catherine Fuchs aime Bach, Haendel et Mozart. Elle découvre le hautbois à 19 ans et s’y engouffre avec l’énergie du désespoir, déçue par ses études de lettres. «Il était impossible de dire qu’on écrivait soi-même, c’était tabou, alors que nous passions la journée à disséquer des textes! La musique, découverte à 15 ans au Choeur du collège, m’a libérée.» Elle passe sa virtuosité en 1986 et intègre, en 1987, le Collège de Saussure, où elle enseigne le français et la musique, tout en jouant dans des orchestres de chambre. Depuis, elle avance entre écriture et musique, l’une nourrissant l’autre dans une cohabitation parfaitement assumée. «J’ai besoin des deux pour vivre. L’écriture est préexistante chez moi, mais la musique permet d’exprimer quelque chose de l’ordre de l’indicible. La musique est très proche de l’énergie vitale.»
De son éducation par un père théologien protestant, l’éthicien Erich Fuchs, elle a gardé une grande liberté spirituelle. «Il m’a montré le chemin de la tolérance, m’a appris à me poser les bonnes questions. Il ne m’a jamais donné une image sévère du protestantisme. Sans doute parce que, tout comme ma mère, il ne vient pas d’une famille protestante de longue date.» De sa mère, la comédienne Rose-Marie Nicolas, elle tient un intense amour de la langue et de la lecture.
Lorsque la Messe en si de Bach s’achève, cinq amies ont fait le tour de leur vie. Lorsque la porte de la salle de concert s’ouvre, la «promesse de l’été» leur arrive comme une caresse chaude sur le visage. I