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L’Américaine de Londres, auteur du best-seller «La jeune fille et la perle», fait vivre dans un épatant «Prodigieuses créatures» des chercheuses de fossiles dans l’Angleterre du XIXe siècle.

En 1810, une jeune fille pauvre et orpheline trouve dans la falaise d’une plage du Dorset, devant le village de Lyme Regis, le premier fossile complet d’ichtyosaure. Elle s’appelle Mary Anning, pour nourrir sa famille elle vend des fossiles aux visiteurs et aux scientifiques attirés par les spécialités géologiques de la côte. Sa découverte, suivie de celle d’un plésiosaure, puis d’un ptérodactyle quelques années plus tard, feront d’elle la première chasseuse de fossiles à intégrer ce monde très masculin. Mary Anning a existé, tout comme son amie Elizabeth Philpot, vieille fille excentrique et intelligente, exilée de Londres faute de dot, elle aussi fascinée par les fossiles. Toutes deux sont les héroïnes du nouveau roman de Tracy Chevalier, l’auteure anglo-américaine dont la carrière internationale a été lancée par le succès fabuleux de «La jeune fille à la perle». Passionnant et original, «Prodigieuses créatures» plonge dans une époque d’avant Darwin où science et religion se livraient une lutte sans merci et où imaginer que les fossiles appartenaient à des espèces disparues, donc rejetées par le Créateur, équivalait à aller directement en enfer.
Après la servante qui pose pour Vermeer dans votre best-seller La jeune fille à la perle, Ella Turner à la recherche de ses ancêtres français dans La vierge en bleu, Kitty Coleman qui découvre les suffragettes dans Le récital des anges, Mary Anning et Elizabeth Philpot, chasseuses de fossiles. Vous préférez les héroïnes féminines aux mâles?
Je trouve les hommes plutôt ennuyeux et pompeux. Ce n’est pas gentil, mais je suis fatiguée d’être gentille. Les femmes sont plus ouvertes, moins soporifiques que les héros mâles. Tous mes livres se déroulent dans le passé, un temps où les femmes avaient la vie dure, où elles étaient systématiquement perdantes, et parfois tentaient de s’élever contre cet état de fait – ce qui en fait des personnages plus intéressants que les hommes.
Votre roman serait né dans un village du Dorchester où est exposé un fossile de Mary, et un panneau expliquant comment elle a survécu, bébé, à la foudre. Est-ce la foudre ou les fossiles qui vous ont séduit?
Les deux. Je n’avais jamais entendu parler d’elle. L’épisode de la foudre est déjà frappant: elle a survécu alors que les femmes autour d’elle sont mortes. Les gens ont dit que cela l’avait rendue plus forte et plus intelligente. C’est une métaphore parfaite du génie. L’idée qu’un talent particulier ne peut s’expliquer que par un événement extraordinaire m’a plu. La société l’a toujours regardée avec suspicion, de par ses origines modestes autant que son caractère opiniâtre, son excentricité. Je voulais écrire sur une outsider comme elle.
Vous donnez à Mary Anning une amie, Elizabeth Philpot, tout aussi excentrique qu’elle mais d’une classe plus bourgeoise. C’est la science qui leur permet d’être amies?
Elizabeth a existé, tout autant que Mary. Son amitié avec Elizabeth est importante pour elle-même autant que pour mon roman. Sans les fossiles, elles n’auraient sans doute jamais été amies. Toutes deux se tiennent en retrait de la société normale, cela les rapproche. Dans mon livre, Elizabeth, éduquée, d’une classe sociale plus aisée, qui elle aussi a consacré sa vie aux fossiles, joue en quelque sorte le rôle du lecteur. Elle est un témoin, elle analyse, interprète ce qui se passe pour nous, place leurs découvertes dans un contexte plus large, leur donne du sens. Je l’aime beaucoup.
Mais tant Mary qu’Elizabeth ne cherchaient pas à tout prix à se tenir hors de la société…
C’est vrai, c’est aussi un livre sur ce qui arrive aux femmes quand elles ne correspondent pas à ce qu’on attend d’elles. J’en étais consciente en lisant les livres de Jane Austen, qui vivait à cette époque et qui a situé une grande partie de son roman Persuasion à Lyme Regis. Ses héroïnes finissent par se marier, contrairement à Mary et à Elizabeth. Mais Jane Austen elle-même ne s’est jamais mariée. C’est intéressant de remarquer qu’elle pensait ne pas pouvoir écrire là-dessus, qu’elle devait écrire un happy end et non une fin un peu plus réaliste.
A travers la découverte de ces fossiles, dont on pensait qu’ils étaient des squelettes de serpents, vous décrivez un moment intéressant de l’éternel combat entre science et religion. C’est cette dernière qui empêchait de croire à la simple existence des dinosaures?
Le plus terrifiant est qu’aujourd’hui encore des créationnistes croient ce que les contemporains de Mary croyaient, que le monde a été créé il y a 6000 ans en 6 jours et n’a pas changé depuis. A l’époque, on justifiait les découvertes scientifiques en termes religieux. Et lorsque vous faisiez vos études de sciences, vous étudiiez aussi la théologie. William Buckland, un des personnages du livre, était à la fois pasteur et scientifique, mais il a passé par une longue phase de dépression liée sans doute à sa tentative infructueuse de réconcilier science et religion. Une époque fascinante qui nous permet de mesurer la révolution qu’a représentée Darwin! La crise existentielle provoquée par son apport a été très forte. L’infinitude de l’univers, l’ancienneté du monde sont des concepts quasi impossibles à appréhender. A l’époque, cela apparaissait comme un cauchemar.
Et aujourd’hui? Il y a toujours des créationnistes…
Il est plus confortable de penser que le monde a 6000 ans et que les fossiles sont des serpents plutôt que des espèces disparues pour une raison mystérieuse. C’est une sorte de malédiction que d’être conscient de la complexité des choses. Mon chat ne pense pas à ces choses et parfois je l’envie de simplement profiter de la vie. Mais je pense que l’humanité a survécu parce qu’elle se pense immortelle. Nous vivons notre vie quotidienne comme si nous pensions que nous allions vivre pour toujours. C’est un des grands paradoxes de l’humanité.
Il a fallu le biologiste suisse Louis Agassiz pour donner le nom de Mary et d’Elizabeth à deux spécimens de sa collection de poissons fossiles dans les années 1830, leur offrant ainsi une reconnaissance scientifique…
C’est amusant, cela montre la difficulté qu’elles ont eu à être prises au sérieux. C’est dans un livre de Georges Cuvier en 1825 seulement, un des fondateurs de l’anatomie et de la géologie modernes, que Mary Anning est mentionnée pour la première fois dans un contexte scientifique. On n’est jamais prophète en son pays.
Qu’y a-t-il de si spécial à Lyme Regis, ce village de pêcheurs du sud de l’Angleterre où Jane Austen a situé Persuasion, où John Fowles, auteur de Sarah et le lieutenant français, a passé la fin de sa vie?
Le village est situé le long d’une côte belle et sauvage qui ressemble à ce que Jane Austen ou Mary Anning pouvait voir il y a deux siècles. C’est un endroit intemporel isolé du reste du pays. La seule route qui y mène est étroite et raide, en été les visiteurs font la queue pour y arriver. Et surtout Lyme Regis fait partie de la Jurassic Coast, un site inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, et son filon de fossiles est vraiment fantastique. Nous avons un cottage dans le Dorset, à 45 minutes de voiture de Lyme Regis. J’adore me promener sur la plage, je me suis mise à la chasse aux fossiles, j’y ai pris goût. On se sent comme un enfant à la chasse aux trésors! Je comprends ce que Mary ressentait.
Que devez-vous au succès phénoménal de votre deuxième roman La jeune fille à la perle, adapté au cinéma avec Scarlett Johansson et Colin Firth?
Je me sens très reconnaissante. Cela n’a pas changé ma vie mais confirmé que je voulais et pouvais être écrivain. Si vous écrivez et que personne ne vous lit, vous vous découragez. J’ai écrit ce livre dans une sorte de bulle d’innocence. Personne ne savait qui j’étais, je ne cherchais pas la célébrité. Ce serait plus difficile d’écrire ce livre maintenant.