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«Nuits d’été en Toscane», troisième roman traduit de l’arrière-petite-fille de Sigmund, est un superbe récit d’apprentissage. De l’amour et du père.

«J’aime écrire sur des gens qui font des choses pour la première fois.
Ce sont des expériences si intenses!»
Dans la dynastie Freud, je demande l’arrière-petite-fille de Sigmund, Esther. Quarante-six ans, brune, intense, de grands yeux curieux et angoissés, six romans derrière elle, dont ce nouveau Nuits d’été en Toscane. Il raconte les premières vacances que passent ensemble Lara, 17 ans, et son père Lambert, écrivain. Esther aussi a fait connaissance avec son père, le peintre Lucian Freud, à l’adolescence. Avant, elle parcourait le monde avec sa posthippie de mère – une enfance bohème racontée dans Marrakech express, son premier livre, adapté à l’écran par la suite avec Kate Winslet. A 16 ans, Esther arrive à Londres, se lance dans le théâtre, mais finit par écrire. Depuis Marrakech express, Esther Freud couche par écrit des récits de famille semi-autobiographiques intelligents et sensuels, mettant le doigt avec beaucoup de poésie et une habileté toute freudienne sur les non-dits qui empêchent de grandir. Aujourd’hui, mariée à l’acteur David Morrissey dont elle a trois enfants de 14, 11 et 5 ans, elle habite Londres, non loin du Freud Museum. Roman d’apprentissage, initiation à l’amour père-fille, le gracieux et troublant Nuits d’été en Toscane ouvre une parenthèse enchantée: celle des retrouvailles entre une adolescente et son père, celle aussi de la découverte de l’amour, de la sexualité et du monde cruel des adultes.
Pourquoi situer en Toscane les retrouvailles entre un père et sa fille de «Nuits d’été»?
Je voulais que Lara passe ces quelques semaines dans un endroit romantique, beau et magique. Et pour les Anglais, aller en Toscane c’est aller au paradis, ils en rêvent tous. Et il fallait que ce soit un endroit avec d’autres Anglais: je voulais recréer l’Angleterre ailleurs, une sorte de microcosme artificiel. Lara n’a pas besoin de rencontrer des gens nouveaux, elle ne connaît même pas son père…
Lara, votre héroïne, a 17 ans. Vous avez souvent écrit sur des personnages jeunes. Pourquoi le jeune âge est-il si intéressant?
J’aime écrire sur des gens qui font des choses pour la première fois. Ce sont des expériences si intenses! Plus jeunes sont vos personnages, plus vous avez de chances qu’ils fassent des choses pour la première fois. Vous avez la possibilité de relire le monde à travers leurs yeux. Je me rappelle très bien les sentiments de nouveauté, d’ignorance, de découverte que j’éprouvais adolescente. La différence entre savoir quelque chose et ne pas savoir est immense. Lorsque vous ne savez pas vous attendez, vous regardez, vous espérez savoir. Lorsque j’avais 16 ans, je suis venue de la campagne pour vivre à Londres. Je croyais tout savoir. Mais je me suis rendu compte que je ne savais rien. Alors je me suis tenue tranquille et j’ai observé, consciente d’être une outsider.
Est-on forcément déçu lorsqu’on sait?
Parfois, c’est génial d’être de l’autre côté, de savoir ce que c’est de faire l’amour, de tomber amoureuse, de sortir en bande, de transgresser les règles. Parfois, c’est ennuyeux, parce que vous perdez le suspense de l’attente. Tout dépend de ce que vous faites de cette expérience.
Les relations entre Lara et son père Lambert, écrivain, sont compliquées voire inexistantes, puisqu’elle l’a à peine connu jusque-là. Entre les pères et leur fille, c’est toujours difficile?
J’ai beaucoup écrit sur des pères absents. Cette fois, j’ai voulu mettre Lara et son père ensemble, quasi de force, leur faire passer plus de temps ensemble qu’ils n’en avaient jamais passé. La première nuit sous le même toit que lui est très étrange, Lara n’a pas l’habitude de cette intimité, est gênée par les bruits de toilette. Trois semaines lui apparaissent comme une vie entière! Je voulais aussi parler de la manière dont les relations entre parents et enfants évoluent: pendant des années, les enfants voient leurs parents comme des gens supérieurs, populaires. En grandissant, l’enfant devient le centre du monde, qui a des amis, des activités, une vie à lui. Et peu à peu il voit ses parents comme des gens du passé. Lara fait cette expérience, lorsque les jeunes gens du voisinage viennent la chercher elle et non son père. Lara en est presque peinée pour lui.
Ce qu’elle découvre du monde des adultes, qui se mentent, se trompent, s’oublient, est cruel. Préférait-elle ne pas grandir pour rester dans l’innocence?
Comme beaucoup d’adolescentes, Lara est un mélange de naïveté et de connaissances. Elle a grandi avec une mère célibataire: elle en sait beaucoup, et en même temps, elle passe à côté de choses fondamentales. Elle est maladroite en société et réalise qu’elle ne fera jamais partie de ce club sûr de lui et exclusif. Et son père non plus. C’est douloureux à réaliser. Le fait de grandir lui ouvre les yeux sur les conflits de classes, composante essentielle de toute société, même en vacances.
Les secrets de famille semblent une part inhérente du monde des adultes dans vos livres. Une tradition familiale?
Il y a beaucoup de choses dont les parents n’ont pas envie de parler aux enfants. Dans ma famille, la génération de mon père est particulièrement silencieuse, avare en confessions. Lui et ses frères sont arrivés dans ce pays, l’Angleterre, comme enfants ou adolescents dans les années 1930, depuis l’Allemagne, mais ils n’en parlent pas. Ne le veulent-ils pas? Ne le peuvent-ils pas? C’est difficile à savoir. C’est une chose énorme, de quitter sa communauté à ce moment-là de l’histoire, et en sachant désormais ce qui s’y est passé. Il est facile pour nous de poser des questions, mais il n’est pas facile pour eux d’y répondre. Et si vous grandissez dans le silence, les questions vous agresseront: c’est un cercle vicieux.
Ce silence est-il une question de génération? Votre génération, vos enfants, perpétuent-ils ce silence?
Difficile à dire. J’imagine qu’il n’y a pas de quoi être si silencieux. Et les comportements nouveaux des générations qui nous suivent nous semblent toujours inimaginables. Mais qu’est-ce qui est juste ou faux? Les gens sont simplement différents…
Y a-t-il beaucoup de vous dans Lara?
J’avais 17 ans comme elle l’année où se passe le roman. J’ai utilisé l’intensité du désir que je ressentais, l’envie d’être aimée, l’attente de quelque chose d’énorme qui devait arriver, la sensation de lâcher prise, la puissance du fantasme.
Faire la connaissance de son père adolescente, comme Lara ou vous-même, n’est-ce pas trop tard?
Il n’est jamais trop tard. A vous de saisir votre chance. Je n’ai jamais manqué une opportunité de rapprochement et d’amour. Je ne l’ai pas rejeté, ni ressassé le fait qu’il m’ait manqué enfant. Je n’ai jamais vu l’utilité d’être fâchée contre lui. Mon père est très honnête: il n’a jamais prétendu avoir été un bon père. Et comme c’est la malhonnêteté qui fâche…
Que signifie à vos yeux faire partie de la dynastie Freud? Quelle est votre part de l’héritage familial?
Lorsque j’étais jeune, comme nous avons beaucoup voyagé avec ma mère, je n’avais pas l’impression d’appartenir à une famille. Ensuite nous sommes venues à Londres, mais mon père était très indépendant. Il n’était pas impliqué avec sa famille, et nous a pas incluses dans un cercle familial. Certaines personnes recherchent cela, mais ni mon père, ni ma mère. L’un et l’autre se sont rebellés contre leur famille. Du coup, contre qui aurais-je pu me rebeller? Je reviens en arrière, je rencontre les membres de ma famille, je renoue pour mon père et ma mère en écrivant des livres sur mon histoire... Désormais, je sens que j’appartiens à une famille. Nous en plaisantons avec mon père: il y a quelques semaines, il a perdu son frère. Je lui ai dit que j’étais allée à l’enterrement. Il a crié «What!?» − il ne va jamais aux enterrements, même ceux des gens proches. Comme Lambert, il dit ne s’intéresser qu’aux vivants .