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Entretien. Minette Walters. Reine du thriller à l’anglaise


Propos recueillis par Isabelle Falconnier

La brillante romancière livre, avec «L’ombre du caméléon», une enquête fascinante dans le monde de la mémoire sur fond de guerre en Irak et de soldats traumatisés.

Avenante, brillante et chaleureuse, Minette Walters est une incorrigible curieuse. [photo : © Charles Hopkinson ¦ Keystone]

« Je ne sais pas qui a commis le crime en commençant à écrire.
Le suspense vaut pour moi aussi ! »


Minette Walters a un secret : le DIY, soit en langage cher aux Anglo-Saxons, le Do It Yourself. Le bricolage, la décoration, le jardinage, la menuiserie et même la plomberie n'ont plus aucun mystère pour la grande dame du thriller anglais, qui considère ces disciplines comme «le meilleur moyen de se relaxer». Elle a refait elle-même Whitcombe Manor, la grande maison du XVIIIe siècle qu’elle habite dans le Dorset, avec mari, enfants, chevaux, moutons, poules et golden retrievers. Une région où, avec le Hampshire et le Wiltshire, ses lieux de résidence précédents, elle situe toutes les intrigues de ses romans. Elle a 37 ans lorsque, après avoir écrit pendant quelques années des nouvelles sentimentales pour le Woman’s Weekly Library, épousé Alec en 1978 et mis au monde deux garçons, elle se lance dans le polar. Bingo: Chambre froide est un bestseller, et ses trois premiers romans poussent le vice jusqu’à gagner trois prix majeurs de la discipline. Depuis, elle écrit environ un livre par an, traduit en une trentaine de langues. Au début de son dernier livre, L’ombre du caméléon, Charles Acland, jeune lieutenant rescapé de la guerre en Irak, se réveille à l’hôpital, à moitié défiguré, amnésique et la personnalité très altérée. Jugé inapte par l’armée, fuyant sa famille et son ex-fiancée, Charles est vite le principal suspect d’une affaire de meurtres en série d’anciens soldats homosexuels. Avenante, brillante et chaleureuse, Minette Walters est une incorrigible curieuse. «Mon mari dit qu’on ne peut pas me laisser seule trois minutes, sans me retrouver en train de parler à n’importe qui pendant des heures…Les gens me fascinent! Je crois qu’ils sont fondamentalement bons et gentils. Je ne rencontre quasiment jamais de personnes complètement désagréables. Mais on a tous une part d’ombre. Même la jalousie d’enfant vis-à-vis de sa soeur que l’on porte toute sa vie, on la garde pour soi.»

Après Les démons de Barton House, l’Irak joue à nouveau un rôle important dans L’ombre du caméléon. Pourquoi?
Ecrire un roman contemporain sans mentionner l’Irak serait absurde. La guerre en Irak prend beaucoup de place dans nos vies en Angleterre. Et j’aime utiliser l’actualité dans mes livres, le contexte n’en devient que plus vivant, plus réel. Pour L’ombre du Caméléon, j’ai voulu parler de ces jeunes hommes que l’on voit tragiquement revenir d’Irak gravement blessés, souvent à la tête. Je suis fascinée par le grand nombre de serial killers ayant eu dans leur jeunesse des accidents qui ont endommagé leur cerveau. En Angleterre, le plus célèbre d’entre eux est Fred West qui a eu un accident de voiture quand il avait 16 ans. Il est resté six mois à l’hôpital, avant de torturer et de tuer douze jeunes femmes dans sa maison de Gloucester, entre 1967 et 1987.Des liens ont été établis entre les dommages au lobe frontal et des troubles de la personnalité et des comportements psychopathiques. La situation en Irak m’a donc permis de créer cette situation où un jeune homme très stable revient blessé de la guerre et se comporte de manière inquiétante.

Avez-vous aussi la volonté de faire des romans plus politiques en décrivant ce soldat revenu traumatisé d’Irak?
Dès le départ, j’étais opposée à la guerre. Le 15 février 2003, j’étais de la marche de la paix. Je suis contre cette situation déplorable. Mais je pense aux soldats. Ils sont oubliés de tous. Il y a des morts, presque 200 en Angleterre, mais surtout des milliers de blessés. Nous ne leur accordons pas assez d’importance. Nous ne les traitons pas avec assez de considération. Nous n’aimons pas cette guerre, du coup nous fermons les yeux sur leurs souffrances. Nous devons séparer ce que nous pensons de la guerre et ce que nous pensons de nos soldats là-bas. Je voulais m’intéresser aux effets de la guerre sur les soldats. Le gros de la population ne veut juste pas savoir ce qui se passe pour ses soldats.

Votre père, revenu blessé de la Seconde Guerre mondiale, est décédé en 1960 − vous aviez 10ans − des suites de ses blessures. Est-ce une manière de parler de lui, qui a souffert des effets de la guerre?
Charles Acland, le personnage principal de L’ombre du Caméléon, ne parle pas de la guerre. Il ne veut rien dire. Si vous grandissez comme moi dans une famille de militaire, cela vous semble normal. Mon père ne parlait jamais de quoi que ce soit relatif à la guerre. Je connais ses amis, que j’ai continué à fréquenter après sa mort, mieux que je ne le connaissais. C’est un réflexe de défense, de protection. Vous ne voulez pas être bouleversé par ce que vous avez vécu devant votre famille, vous ne voulez pas la charger du poids de ce que vous avez enduré. Vous ne voulez pas en parler, simplement. C’est une expérience tellement marquante, tellement énorme. Souvent, l’ennemi que vous devez abattre, l’homme en face de vous, est beaucoup plus proche de vous que votre famille, qui ne peut pas comprendre ce que vous avez ressenti. Le conflit montre la part sombre de chacun. Que ce soit en Irak ou au Zimbabwe.

D’où vient votre intérêt pour le crime?
Des contes de Grimm, d’abord, qui ne parlaient que de grands méchants et de belles-mères folles que l’on poussait en bas de la colline. Ensuite, il y a eu James Hanratty, accusé de meurtre et pendu en 1962, bien qu’il ait toujours subsisté des doutes sur sa culpabilité. J’étais fascinée. D’un point de vue littéraire, j’ai toujours été attirée par le défi que représente la fiction policière pour un écrivain. Je voulais savoir si je pouvais tenir une intrigue sur 100 000 mots, garder les lecteurs en haleine tout en créant des personnages intéressants. J’ai toujours voulu écrire, et j’ai toujours été plus intéressée par la part obscure du comportement humain que par ses aspects romantiques.

Est-il vrai que vous-même ne savez pas qui est l’auteur du crime en commençant à écrire, et même parfois jusqu’à plus de la moitié du livre?
Toujours! C’est beaucoup plus excitant de cette manière! Je suis comme un vrai policier qui mène son enquête. La seule chose qu’il a au début, c’est une scène de crime. Parfois, il ne sait même pas qui est le cadavre. Il doit poser des questions, tâtonner, deviner, mener l’enquête. Je fais pareil, en créant un puzzle pour le lecteur. Le suspense reste entier pour le lecteur comme pour l’auteur. Je ne commence à éliminer mes suspects qu’à mi-chemin...

Contrairement à la plupart des auteurs de polars, de Kathy Reichs, Michael Connelly ou Andrea Camilleri, vous n’avez pas de commissaire ou de détective récurrent. Pourquoi?
Je m’ennuierais! Même si je vendais certainement deux fois plus de livres…Un héros récurrent emmène avec lui sa maison, ses amis, sa famille éventuellement, ses habitudes, son caractère. C’est plus facile, cela évite de reprendre le travail à zéro à chaque fois, mais je trouve plus intéressant de créer des personnages qui n’apparaissent que dans un seul livre. Pour ce dernier, j’ai reçu de nombreux courriers me demandant de faire revenir Jackson, la femme médecin homosexuelle qui se prend d’amitié pour Charles. Mais je ne crois pas que je le ferai. Au début, on me disait que ça ne marcherait jamais sans héros récurrent. Mais je me suis battue et j’ai montré que l’on pouvait être plus libre dans le genre, amener plus de pensée dans le genre. J’ai aidé à libérer le genre.

Vous avez commencé par écrire des histoires d’amour. Est-ce plus facile que d’écrire des thrillers?
C’est beaucoup plus difficile d’écrire un thriller que des romances. Le thriller est très structuré. Vous devez avoir un bon début, un très bon milieu aussi, s’il n’est pas brillant, le lecteur décroche. Ensuite la tension doit rester jusqu’au bout. C’est un gros défi. Toutes les émotions de l’espèce humaine doivent être contenues dans l’histoire. Il n’y a que la science-fiction qui soit aussi difficile, à mon avis.

On dit souvent que les auteurs de polars n’ont pas de style personnel, semettent plus en retrait que les écrivains de littérature générale…
Je pense que ce n’est pas vrai. On peut toujours distinguer un livre de Ruth Rendell d’un livre de P.D. James ou de Minette Walters. Le crime attire de bons écrivains. Il faut l’être pour écrire un thriller réussi.
I

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SOMMAIRE
Pour poursuivre votre lecture :
ÉDITO
ENTRETIEN. Minette Walters
VOGUE. Le parfum de l’enfance
PRIVÉ. Albertine
ROMANS
POCHE
POLARS
ESSAIS & DOCUMENTS
JEUNESSE
CRITIQUES I. Armistead Maupin
CRITIQUES II. Polars chinois, Polar indien, Polar japonais
CRITIQUES III. Marc Ferro, Lucia Etxebarria, Robert Neuburger
CRITIQUES IV. Henry Roth, Paule Constant, Pauline Melville