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Les marchands d’art, ces héros suisses
Vous vous rappelez ? Une toile de Ferdinand Hodler, Landschaft imTessin, volée par une mystérieuse inconnue en 2006, réapparaissait tout aussi mystérieusement ce printemps dans les archives de la famille propriétaire. En février, quatre tableaux étaient volés à la Fondation Bührle à Zurich. Deux d’entre eux, un Monet et un Van Gogh, étaient retrouvés quelques jours plus tard dans une voiture sur le parking de la clinique psychiatrique Burhölzli à Zurich. Le mois dernier, un triptyque de Francis Bacon a été vendu aux enchères 86,2 millions de dollars à New York, lors d’une soirée où le marchand d’art Sotheby’s réalisait 362 millions de dollars, soit le montant le plus élevé jamais atteint pour une vente d’art contemporain. En quelques semaines, l’art se révélait être un monde fascinant, passionnant, mystérieux et hautement romanesque. Un univers qui valait bien un roman. Ce roman, Martin Suter l’a fait.
«Le dernier des Weynfeldt» (éd. Christian Bourgois) raconte comment AdrianWeynfeldt, expert en art chez Murphy’s et dernier descendant d’une richissime famille zurichoise, se retrouve mêlé à une affaire de faux Vallotton et de chantage de la part d’une rousse call-girl, l’énigmatique Lorena. On y croise de vieux bourgeois fortunés et maniaques, des artistes sans le sous abusant de la générosité d’Adrian, des gouvernantes dévouées qui espèrent, comme la feue mère d’Adrian, qu’il ne sera pas le dernier des Weynfeldt. Le personnage d’Adrian est parfaitement attachant: chaussé et habillé sur mesure, il garde en l’état la chambre où sa mère est morte, sait à peine ouvrir une bouteille de champagne et cultive un vieux chagrin d’amour. Il n’a jamais de bas, ni de hauts non plus,mais des meubles signés de l’architecte lausannois moderniste von derMühll. Il voulait être jockey ou peintre, mais parie aujourd’hui sur les courses de chevaux et vend des tableaux. Il se demande si ce n’est pas le prix qu’un amateur est prêt à payer pour une oeuvre qui en fait l’authenticité.
Martin Suter distille dans son livre suspense, sexe, alcool, passions, argent, malheur et bonheur. Un roman plus vrai que la réalité, la fiction que le monde des ventes d’art attendait. Parce qu’il faut la littérature pour se rendre compte qu’un Bacon à 80 millions de dollars, c’est tout sauf une histoire d’argent.
• ISABELLE FALCONNIER, CHEFFE DE LA RUBRIQUE CULTURELLE DE L’HEBDO
Essais transformés !
Les débats autour des écrivains romands se focalisent généralement sur la seule création littéraire. La charge symbolique de ce domaine est telle qu’elle occulte quasi systématiquement tous les autres pans de la création intellectuelle, alors que la littérature ne représente qu’une partie de ce qui se publie. Il est pourtant d’autres genres dans lesquels des auteurs romands se distinguent par la qualité, mais aussi par la capacité à trouver un public.
Dans le domaine des essais et des ouvrages de sciences humaines, par exemple, de nombreux auteurs participent activement au rayonnement intellectuel de la Suisse et rencontrent le succès, souvent bien au-delà de nos frontières. Certes, dès lors que le sujet qu’ils traitent n’est pas spécifiquement «suisse», ils auront tendance à rechercher – et dans bien des cas à trouver– des éditeurs français, de façon à donner à leur travail une audience plus large. Une autre raison explique cette nécessité pour eux d’être publiés outre-Jura: si la Suisse romande compte de nombreux éditeurs de littérature, ils sont en revanche bien peu à développer de façon professionnelle et large un catalogue d’histoire, de sociologie, de philosophie ou, encore, de politique internationale, par exemple.
Pour illustrer ce propos, il n’est besoin que de citer quelques noms : Alexandre Jollien (publié aux Éditions du Seuil) figure systématiquement dans les listes des meilleures ventes, aussi bien en France qu’en Suisse; dans un autre genre, l’Histoire du Caucase d’Eric Hoesli (Editions des Syrtes) a atteint le score très étonnant des 10000 exemplaires vendus, dont les deux tiers en France, sur un sujet a priori peu «grand public». Et que dire du succès rencontré par Lytta Basset ou Rosette Poletti?
Ce printemps, deux nouvelles publications tout à fait remarquables viennent encore confirmer cette richesse. Tout d’abord le magistral livre de Luc van Dongen, maître assistant à l’Université de Lausanne, Un purgatoire très discret (Perrin), qui nous raconte la transition «helvétique» d’anciens nazis, fascistes et collaborateurs après 1945. Michel Beuret, chef de la rubrique «monde» à L’Hebdo et Serge Michel, son prédécesseur à ce poste et actuel correspondant du Monde en Afrique, nous proposent quant à eux Chinafrique (Grasset), la première enquête sur ce «Far West africain de la Chine», un phénomène passionnant et encore inexploré qui pourrait offrir au continent africain l’occasion d’un véritable boom économique.
Une telle diversité, associée à une telle qualité, est réjouissante à plus d’un titre.
• PASCAL VANDENBERGHE, DIRECTEUR GÉNÉRAL PAYOT LIBRAIRE











