Harlan Coben © John Foley / Opale.
Il habite avec sa femme médecin et ses quatre enfants dans le New Jersey, pas loin de chez Bruce Springsteen, qu’il révère depuis le lycée. Pas loin non plus de chez Mary Higgins Clark, chez qui il va prendre le thé. Et à trois kilomètres de chez Dan Brown, l’auteur du
Da Vinci Code, avec qui il a fréquenté le Amherst College. Ils se marrent comme des gosses lorsque l’un passe devant l’autre dans les listes de bestsellers en Amérique ou en Europe. Il a une tête de psychopathe dangereux mais dès qu’il sourit et vous tend la main, il est votre meilleur ami. Harlan Coben, 43 ans, c’est une gueule, et un grand type tout simple qui profite de chaque roman pour gratter derrière les pelouses bien tondues du New Jerse lisse et bourgeois. Premier auteur à avoir reçu l’Edgar Award, le Shamus Award et l’Anthony Award, trois prix majeurs de la littérature policière aux Etats-Unis, il est aussi le seul auteur de fiction que le
New York Times ait jamais sollicité pour écrire dans sa page éditoriale. Il y a quatre ans, il a derrière lui sept romans policiers menés par son héros récurrent Myron Bolitar lorsqu’il lâche momentanément sa série pour publier
Ne le dis à personne. Succès foudroyant de part et d’autre de l’Atlantique. Alors que Guillaume Canet s’apprête à tourner l’adaptation du livre avec Nathalie Baye, André Dussolier et François Cluzet, Harlan Coben publie en France
Juste un regard, ou comment il suffit à Grace de tomber sur une photo de son mari vieille de vingt ans pour que son univers quotidien s’effondre. Sombre, existentiel, efficace et terrifiant.
Isabelle Falconnier. Le héros de «Juste un regard» est une héroïne, pour la première fois chez vous…
Harlan Coben. J’ai beaucoup aimé me mettre dans sa peau, c’est même peut-être mon héroïne préférée. J’ai lu tellement de thrillers où la femme n’est qu’une victime naïve et stupide, qui se promène toute la journée en string sous les fenêtres d’un pervers dangereux en criant: «Hello mister serial killer!...» Je voulais écrire sur une femme normale, qui pour rien au monde ne mettrait ses enfants en danger, mais se retrouve dans une situation exceptionnellement
déstabilisante. Je suis entouré de femmes intelligentes et normales, je n’ai donc
pas manqué de modèles, mais je suis encore étonné à quel point ça a été facile et agréable.
IF. Dans ce roman,comme dans la plupart de vos livres, le passé revient parasiter le présent. On n’échappe jamais aux petites et grandes cachotteries du passé? H C. Non, on n’échappe jamais à son passé. J’adore l’idée des secrets enfouis, cachés, qui reviennent à la surface. J’aime l’idée que ce que vous gardez dans votre passé, vous le retrouvez toujours sur votre chemin, que rien n’est jamais vraiment fini, malgré tous nos efforts. Nous avons tous quelques cadavres dans le placard, quelques secrets de famille, bons ou mauvais par ailleurs. J’aime l’idée que les gens ne sont pas ce qu’ils ont l’air d’être. J’adore jouer avec ça. C’est irrésistible et, en plus, c’est vrai. Ce qui me permet de jouer avec les perceptions partiales, fausses, qu’ont les gens de leurs congénères. Il y a toujours plus à dire de quelqu’un, fût-il très mauvais, très fruste. Il n’y a que des apparences.
IF. Vous êtes né dans le New Jersey, près de New York, vous y habitez et y situez quasiment l’action de tous vos romans. Pourquoi? H C. Plus vous êtes précis, plus vous devenez universel. Alors même si parfois je mélange deux villes, ou deux noms de rues, la plupart du temps mes livres se passent effectivement dans des lieux réels du New Jersey. Les banlieues américaines et le New Jersey en particulier sont le champ de bataille du rêve américain, là où les rêves se réalisent, ou se fanent et meurent. C’est précisément là que vous voulez vous marier, avoir vos deux voitures, votre garage, votre maison, votre gazon, vos beaux enfants. Mais ce n’est pas parce que vous vous installez ici que vous avez les deux voitures, le gazon, que vous êtes en sécurité, ou même que votre vie est parfaite, que vous avez le bonheur. Tout est calme, et soudain même un petit caillou peut faire de gros remous. Je ne parle pas de serial killers, de conspirations politiques mondiales à la Maison-Blanche, je parle de gens comme vous et moi. Qui ont ces rêves, ces désirs universels, mais sont pris dans quelque chose qui cloche, qui foire, qui déraille.
IF. Personne ne décide de faire un best-seller et pourtant, depuis «Ne le dis à personne»,tous vos livres le deviennent. Quelle est la recette? H C. Je n’ai jamais appris à écrire. J’ai beaucoup lu, tout le temps, depuis toujours. On révérait les «Les pelouses du New Jersey sont le champ de bataille du rêve américain.» livres dans ma famille. Surtout, j’essaie d’écrire le livre que je voudrais vraiment lire. Sans arrêt, je me demande si ce que je suis en train d’écrire n’est pas ennuyeux. J’essaie de ne pas me perdre dans la beauté de mes propres mots, je m’assure que vous restiez accroché à votre fauteuil. Je n’écris aucun passage que vous seriez tenté de sauter. Je garde constamment en tête mon plaisir, et donc celui du lecteur. J’écris avec un couteau sous la gorge: si vous vous ennuyez, si vous posez le livre, c’est une insulte pour moi, et tchac! Je veux qu’au milieu d’une île paradisiaque, en vacances, vous préfériez rester dans votre chambre d’hôtel pour finir mon livre.
IF. Vous semblez plus proche de vos personnages que d’autres auteurs de polars… H C. Aimer ses personnages est un ingrédient indispensable pour réussir un bon livre! Vous pouvez avoir la plus belle voiture du monde, si vous n’avez pas d’essence, vous n’irez nulle part! Si vous n’êtes pas ému par le personnage, si vous ne pleurez pas quand c’est triste, si vous ne vous sentez pas vraiment concerné par ce qui arrive à Grace et aux autres, ça ne sert à rien. Je dois parler au coeur des lecteurs. Il m’arrive de pleurer à la fin de mes livres.
IF. Vous pensez que le raconteur d’histoires, l’auteur de best-sellers que vous êtes peut rivaliser avec les autres médias de divertissement, les DVD, les jeux vidéo? H C. Il y aura toujours des livres. Il y a beaucoup plus de compétition, aujourd’hui, entre internet, les jeux vidéo, le DVD. Mais rien n’a remplacé la magie des livres. Ils permettent quelque chose qu’aucun autre média ne permet: il porte l’imagination à son apogée. Le lecteur recrée en le lisant l’univers du livre, plus qu’il ne le fait avec aucune autre forme de médias. Mais il faut le capturer dès la première page, dès la première phrase. Une chance de trop commence par «Quand la première balle frappa ma poitrine, j’ai pensé à ma fille», Juste un regard par «Scott Duncan s’assit en face du tueur», Disparu à jamais par «Trois jours avant sa mort, ma mère me dit que mon frère était toujours en vie». Je ne vous inflige pas dix pages sur le coucher de soleil qui précède, je vous plonge au milieu de l’histoire!
IF. D’où vient ce goût pour les tragédies que vous distillez avec un tel brio? H C. Mes deux parents sont morts jeunes, à six ans d’intervalle, peu avant et après mes 20 ans. J’ai été très affecté. Tous les clichés liés à des morts prématurées se sont vérifiés pour moi: depuis, je vis ma vie au maximum, puisqu’on ne sait pas ce que le lendemain nous réserve. C’est terrible à dire, mais les tragédies sont bonnes pour vous, elles donnent du sens et de la signification à votre vie. Si j’apprécie autant le contact avec les lecteurs, c’est parce que je connais leur prix, leur importance. Tous les jours, je me dis qu’être écrivain est le plus beau métier du monde. Même si c’est, à chaque fois, une montagne à gravir, même si, à chaque fois, je pense que je serai trop fatigué pour en gravir une autre, après quelques semaines, l’envie revient. Et j’y vais. |