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Entretien. Laure Adler. Femmes amoureuses ? Danger !


Propos recueillis par Isabelle Falconnier

«Les femmes qui aiment sont dangereuses»,
affirme l’écrivain et historienne dans un superbe album qui mêle histoire de l’art, sensualité et féminisme


LAURE ADLER - Née en 1950, elle agrandi à Abidjan. Après une thèse consacrée aux féministes du XIXe siècle, elle entre à France Culture. Conseillère culturelle de François Mitterrand, elle reprend Le Cercle de minuit, puis prend la direction de France Culture en 1999. Elle a publié de nombreux essais sur la littérature et des femmes. Elle est productrice d’une émission sur France Culture, Hors champ, d’une émission sur le théâtre sur France Inter et de Tropismes, une émission littéraire sur France Ô. [© photo : Christophe Beauregard ]

«Lorsqu’elle sont en état d’amour, les femmes sont surpuissantes.»

De Salomé à Marilyn, d’Ophélie à Sapho ou de Lilith à Camille Claudel, ces figures de femmes et leur histoire disent la même chose: lorsqu’une femme aime, c’est généralement pour le pire. Déshonorées, rejetées, maudites, abandonnées, elles ont vécu leur passion à leurs risques et périls, et payé le prix fort. Laure Adler, femme et féministe, écrivain et essayiste, femme de lettres et de radio, biographe de Marguerite Duras ou de Simone Weil, s’est penchée sur la représentation de ces grandes amoureuses de l’histoire, et le regard que les peintres, donc les hommes, ont jeté sur elles. Après Les femmes qui lisent sont dangereuses en 2006, puis Les femmes qui écrivent vivent dangereusement en 2007, les Editions Flammarion ont de nouveau fait appel à elle pour une superbe galerie d’amantes fatales, Les femmes qui aiment sont dangereuses.

Les femmes amoureuses seraient donc dangereuses. Pour qui? Elles-mêmes? Les hommes?
Pour les hommes! C’est comme cela qu’elles ont été vues depuis l’aube de l’humanité: elles font perdre leur superbe et leur raison aux hommes. Elles affolent les hommes. Lorsqu’elles sont en état d’amour, les femmes sont surpuissantes. Aucune barrière, aucun obstacle, aucune infériorité ne peut se manifester à ce moment. Elles sont comme possédées.

«Une femme amoureuse en vaut cent», écrivez-vous. Qu’entendez-vous par là?
Peut-être même encore plus! Elle en vaut «mille e tre», comme dans le Don Juan de Mozart. Elle renverse l’infériorité qui est son statut depuis la nuit des temps pour faire de l’homme dont elle est amoureuse ce qu’elle veut, sa proie, sa victime. L’amour lui donne cette surpuissance. Les hommes le savent, et c’est pour cela que cette notion de dangerosité est liée à celle de l’amour. Les hommes savent que les femmes amoureuses sont dangereuses, mais les hommes aiment quand même que les femmes soient amoureuses. Il y a donc un double mouvement d’attraction et de répulsion, de séduction et de peur. Cette surpuissance de la femme amoureuse obsède les hommes, les rend encore plus amoureux. Il y a enfin une égalité réconciliée.

C’est pour cela que les représentations picturales des femmes amoureuses que vous présentez dans «Les femmes qui aiment sont dangereuses» montrent principalement des femmes hystériques, des sorcières, des envoûteuses?
Ceux qui ont la mission d’être des garants de l’ordre social, les moralistes, les hygiénistes, les philosophes, les hommes au pouvoir, savent très bien qu’elles sont dangereuses, et donc les ont toujours dépeintes comme hors norme, hors raison. Ayant abdiqué la possibilité de voir le monde tel qu’il est, elles le voient tel qu’elles le rêvent et le désirent. Or, le désir est synonyme de chaos et de désordre. Le discours sur ces femmes montre donc qu’il faut les ramener dans l’ordre social.

À quel moment ce regard a-t-il commencé à se renverser? A-t-il fallu que les femmes artistes arrivent sur le devant de la scène?
En tous les cas sur le plan de la peinture, ce sont les hommes qui ont fait basculer l’image de la femme amoureuse, pas les femmes. C’est notamment ce qui s’est passé avec un peintre comme Gustave Courbet. Son Origine du monde est absolument décisive, rendant hommage à l’essence de la  femme, à sa nature, à sa féminité, à son essence cachée. C’est l’un des peintres les plus importants en ce qui concerne les représentations de l’identité de la femme amoureuse. Plus tard, le surréalisme rendra hommage à une femme qui pouvait être amoureuse, désordonnée, muse, séductrice. Picasso – encore une fois un homme – fera le plus bel hommage qui soit à la femme en la rendant dans sa peinture à moitié animale, mystérieuse et forte, primitive, revenant pour elle aux mythes archétypaux de la femme terre, de la femme mère.

Quel lien entre la Vierge Marie et Marilyn, entre les premières représentations de la femme et les symboles de Hollywood que vous montrez?
J’irai plus loin: quel rapport entre le personnage d’Eve jusqu’à Marilyn? Il y a un seul et même lien ombilical qui les unit – le fait qu’à la fois elles incarnent la perfection de la beauté, la lumière, et qu’elles inspirent de l’effroi à l’autre moitié de l’humanité, aux hommes.

La Vierge Marie est un des thèmes majeurs de l’histoire de l’art occidental. Une femme qui aime, aime d’abord Dieu?
Non seulement les femmes aiment d’abord Dieu, mais Dieu peut les féconder, dans la religion catholique. C’est absolument fascinant. Et quand on prend les grandes mystiques, comme Thérèse d’Avila, elles ont même des orgasmes avec Dieu, jouissant plusieurs fois par semaine par et avec Dieu. Auprès de Dieu, aucun homme, même le plus beau, le plus séduisant, ne peut se comparer! C’est Marguerite Duras qui a écrit ce très beau livre, Le ravissement de Lol V. Stein, pour rester sur ce mot de «ravissement» si évocateur: Lol voit son amant danser avec une autre et n’en éprouve aucune souffrance parce qu’elle le voit. Elle va les suivre, les regarder faire l’amour. Et là, il y a ravissement de Lol. Elle est ravie à elle-même, déshabitée d’elle-même. Lacan avait envoyé une très belle lettre à Duras, lui disant: «Mais comment avez-vous pu trouver ce terme de «ravissement», c’est en droite ligne des grandes mystiques de Dieu?» Je pense que les femmes amoureuses possèdent cette surpuissance parce qu’elles sont ravies à elles-mêmes, désencombrées des conventions sociales et des clichés qui pèsent sur elles depuis des siècles, et qu’elles découvrent la part la plus obscure du désir qu’elles possèdent au fond d’elles-mêmes. Cette part qui a été entravée, policée, interdite pendant des siècles, soudain au moment de l’amour est littéralement soulevée, dévoilée. On en revient au voile de Thérèse d’Avila et à l’enfermement dans les couvents, où l’on peut tranquillement faire l’amour avec Dieu. C’est une terra incognita riche en chemins de traverse!

Lesquelles sont vos préférées parmi la belle galerie d’amantes fatales, de femmes amoureuses, de figures féminines que propose votre livre?
J’aime beaucoup la Vierge Marie. C’est la perfection de la lumière, de la beauté, de la pureté. J’aime aussi ces figures de femmes qui sont assimilées à des sorcières, hystériques, adultérines, comme la majorité des tableaux du XIXe siècle. J’ai une passion pour Salomé, elle est très forte et sensuelle, avec une intelligence au-dessus des autres, une somme de perversité clairvoyante. Et je suis folle de Marilyn Monroe, que j’ai mise en point final du livre, tout comme le précédent Les femmes qui lisent sont dangereuses. Elle me fascine à bien des égards, mais principalement parce que personne n’a voulu voir qu’elle était intelligente. Elle était trop belle. C’est son drame. Dans le regard des autres, une femme trop belle ne peut pas être intelligente. Elle aurait pu être un grand écrivain, elle a été propulsée sur une autre scène. Savez-vous que, lorsqu’elle est arrivée à New York, que personne ne la connaissait, la première chose qu’elle a faite est de s’inscrire dans un atelier d’écriture? Elle voulait écrire!

Vous consacrez votre vie aux femmes. Vous avez commencé par une thèse d’histoire consacrée aux féministes du XIXe siècle, vous avez écrit sur Marguerite Duras, Simone Weil. Pourquoi?
Je suis de la génération de 68 et j’ai grandi dans une famille de trois filles, qui était très féministe. J’ai donc vécu dans le bain du féminisme dès mon plus jeune âge. Tout cela fait partie de moi, c’est très profondément ancré. Ensuite j’ai eu la chance de participer à la naissance du MLF, ce qui a construit mon identité de manière unique. Je reste profondément féministe même s’il n’y a plus de mouvement féministe: la condition des femmes est en pleine régression.

SOMMAIRE

ÉDITO.

ENTRETIEN.
Laure Adler

VOGUE.
Le Moyen Âge, sans cotte de mailles

PRIVÉ.
Didier de Courten

BEAUX-ARTS

PLANÈTE

SUISSE

GASTRONOMIE

LOISIRS

BD & HUMOUR

JEUNESSE

CRITIQUES I.
Passion Valais

CRITIQUES II.
- De « Hara-Kiri » à Siné
- Rimbaud

CRITIQUES III.
- Arbres extraordinaires
- Sade et Van Gogh

CRITIQUES IV.
- Livres-objets
- Papiers peints
- Paroles de l’ombre

SON LIVRE
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