www.Payot.ch
Panier
contient 0 article(s)
Votre liste contient 0 article(s)
contient 0 article(s)
AccueilNos livresNos autres produitsNos LibrairiesNotre Entreprise
Recherche simple Recherche avancée Recherche par thème
Français | English
Sélections
Imprimer cette pageRéduire le texteAgrandir le texte

ENTRETIEN. Jacques-Étienne Bovard, Misères et grandeur de l'homme qui pêche


Michel Audétat
23 novembre 2006

Maupassant avait tort de n’y trouver qu’«un idéal de boutiquier». Avec La pêche à rôder, l’écrivain vaudois publie un magnifique éloge de cette activité méconnue et inaugure une nouvelle collection de beaux livres chez l’éditeur Bernard Campiche.


© Yann Mingard
© Yann Mingard

« Pour la plupart des gens, la pêche évoque toujours la niaiserie. Spontanément, ils ne sentent pas sa grandeur »

Pauvres pêcheurs, ensevelis sous les idées reçues. Le XIX
e siècle nous a légué son mépris de la pêche qui, aujourd’hui encore, passe pour un loisir médiocre, guère plus reluisant que l’avachissement du téléspectateur devant son poste. Les Américains ne partagent pas ces préjugés. Là-bas, la pêche a su inspirer de grands textes comme Le vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway, les chroniques de Jim Harrison ou celles de Thomas MacGuane. En publiant La pêche à rôder, Jacques-Etienne Bovard comble donc un vide littéraire, et il le fait avec talent: c’est un bonheur de constater qu’un écrivain vaudois peut s’inscrire dignement dans cette lignée d’outre-Atlantique. Il y est question de l’impatience du pêcheur à l’heure de l’ouverture, des traques bien ou mal récompensées, du temps qui se métamorphose au fil de l’eau, de la psychologie propre à l’homme qui cherche la «touche». Mais aussi de l’auteur qui est depuis son plus jeune âge une espèce de rôdeur impénitent et qui publie ici, par le détour de la pêche, son texte le plus personnel. Ce dernier s’accompagne de photographies dont Jacques-Etienne Bovard est également l’auteur et l’ensemble donne lieu à une vraie réussite par laquelle l’éditeur Bernard Campiche inaugure une nouvelle collection de beaux livres.

Michel Audétat. Votre nouveau livre s’intitule «La pêche à rôder» :qu’est-ce que c’est?

Jacques-Étienne Bovard. Il faut distinguer deux types de pêche. Il y a la pêche où on attend le poisson assis, immobile, et qui s’appelle la pêche au coup. La pêche à rôder, au contraire, implique que le pêcheur se déplace constamment pour aller à la rencontre du poisson. On sonde ainsi la rivière. On essaie toutes sortes de techniques pour rencontrer généralement un carnassier, truite, brochet, perche ou autre, qui est lui-même à l’affût. Cela suppose une façon de lire la rivière, de l’interroger avec sa canne ou avec ses leurres pour provoquer la touche, et c’est une attitude qui dépasse de loin l’activité strictement halieutique. Elle correspond aussi à une manière de se déplacer dans l’existence, de lire les paysages ou les visages, de saisir des expressions fluides et mouvantes comme la rivière.

MA. Cette attitude est liée à l’écriture?
J.-E. B. Oui, on écrit aussi en sondant la phrase, le dictionnaire ou les émotions pour avoir tout à coup la «touche» du mot. Comme à la pêche, il arrive que tout m’échappe, sans que je sache pourquoi. Ou alors je connais l’état de grâce, je fais ce que veux, l’écriture coule de source si je puis dire. Il y a tout cela dans le verbe «rôder». Dans mon livre, j’admets une sorte de cheminement parallèle entre la passion de la pêche et celle de l’écriture. Je voulais suivre au fil du courant ces deux pentes que j’ai en moi.


MA. Il existe toute une littérature américaine inspirée par la pêche. Pourquoi n’en possédons-nous pas l’équivalent?

J.-E. B. A partir du XIXe siècle, la pêche a été caricaturée comme une activité de petit bourgeois et a été associée à toutes sortes d’infortunes comme la médiocrité ou le cocuage. On la représente le plus souvent sous les traits du pêcheur au coup, assis devant un flotteur rouge, figé dans l’attente. Ce cliché apparaît chez Daumier, chez Musset, ou encore chez Maupassant qui évoque «l’espérance de prendre du goujon, cet idéal du boutiquier». Dans leurs oeuvres, le pêcheur est invariablement un raté, un pauvre type qui passe à côté de la vraie vie.

MA. ll reste quelque chose de ce mépris aujourd’hui?
J.-E. B. Il me semble moins présent, mais il en reste quelque chose. Pour la plupart des gens, la pêche connote toujours la niaiserie. Spontanément, ils ne sentent pas sa grandeur. Sauf quand ils vont voir Et au milieu coule une rivière, le film de Robert Redford avec Brad Pitt. Là, tout à coup, le public découvre que la pêche peut être grandiose, que le geste du pêcheur à la mouche est vraiment un beau geste, mais c’est encore une fois les Etats-Unis: pour les Américains, il est aussi naturel d’aller à la pêche que de monter à cheval.

MA. Vous êtes plutôt un écrivain qui pêche ou un pêcheur qui écrit?
J.-E. B. Il m’est arrivé de dire que je pêchais parce que j’avais envie d’écrire un livre là-dessus. De manière générale, je me sens de plus en plus comme un écrivain dans tout ce que je fais. Il m’a fallu au moins cinq livres pour m’avouer que ce n’était pas simplement un intérêt ou un goût, mais que c’était viscéralement attaché à moi-même. Il n’y a pas de jour sans que je ne lise, sans que je n’entende, sans que je ne fasse quelque chose dont je me dis que ça pourrait servir plus tard. Je récupère tout. J’entasse tout dans ma mémoire. Je suis une espèce de ruclonneur permanent.

MA. A vous lire, on se dit que la pêche réveille quelque chose de très archaïque.
J.-E. B. En effet, au fil des heures, ou parfois très vite, je me retrouve en traque, complètement concentré sur l’approche, la ruse, le piège, la capture. Au moment où j’attrape le poisson, je vis une émotion intense, qui est d’ailleurs inversement proportionnelle lorsque la prise est ratée. Parfois, pour un poisson ridicule, j’ai vu des gens se mettre dans des états de fureur démente. Moi-même, j’ai plusieurs fois démoli mon matériel et je me suis presque cassé le pied en tapant dans un arbre. Mais, quand la prise est réussie, il y a cette sensation physique d’avoir entre les mains quelque chose de pesant, de vivant, de pris à la nature. C’est tout à coup la nature qui vous accueille et vous répond.

MA. On pourrait donc dire qu’on touche et qu’on est touché?
J.-E. B. L’histoire est en gros toujours la même. C’est celle d’un homme étranger au monde qui essaie d’entrer en relation avec lui. D’heure en heure, de lancer en lancer, il espère une réponse. Il attend que quelque chose lui dise: «Oui, je suis là, je t’entends…» Et quand il ne touche pas, quand il est bredouille, ou dans l’épreuve de la mayaule comme on dit en vaudois, la réponse est alors: «Va te faire cuire un oeuf, il n’y a rien pour toi, tu peux continuer mais je m’en fous, tu n’existes pas…»

MA. Précisément, comment définir cette espèce de guigne que les pêcheurs vaudois nomment la mayaule?
J.-E. B. C’est l’expérience concentrée de l’échec et de l’étrangeté au monde. Plus les heures passent et plus cela devient insupportable. D’autant plus que le pêcheur n’est pas dénué d’esprit critique: il se voit lui-même en train de s’acharner et il se trouve de plus en plus grotesque tout en continuant à le faire. La mayaule est vécue comme le fiasco au plan de la séduction, quand vous voulez absolument séduire une femme et qu’elle vous rétorque «cause toujours!».

MA. Paradoxalement, elle contribue aussi au plaisir de la pêche…
J.-E. B. S’il n’y avait pas la mayaule, ce serait comme s’il n’y avait pas la mort: rien ne nous intéresserait. Comme l’a écrit Ramuz: «C’est parce que tout doit finir que tout peut être si beau.» Et c’est parce que le risque de la mayaule existe que le poisson prend tout à coup une valeur faramineuse. Il faut éprouver cette angoisse du néant ou de la solitude totale pour que la réponse positive soit bouleversante.

MA. Pour la première fois, vous publiez non seulement un texte, mais aussi vos propres photographies. Qu’est-ce qui vous a conduit à le faire?
J.-E. B. Quand j’ai écrit La Venoge, vers 1986, j’ai eu l’occasion d’observer les photographes Marcel Imsand et Denis Roulet qui travaillaient sur ce livre. Ça m’a passionné. J’avais moi-même acheté un appareil et pris de nombreuses photos de la Venoge dans un souci de documentation. J’ai donc continué à en faire. Surtout en noir et blanc. Et, quand j’ai écrit Le pays de Carole, un roman dont le personnage est un photographe, ça m’a repris de plus belle. J’ai alors décidé de faire un livre où je me jetterais aussi à l’eau comme photographe. Ce qui m’a intéressé, c’était de tenir à la fois le texte et l’image. Quand j’écrivais telle phrase, je savais que je pourrais utiliser telle photo et je n’avais donc pas besoin de donner trop d’explications. Inversement, il m’est arrivé qu’ayant fait une photo, je me dise qu’elle devait rester et j’ai donc modifié mon texte en fonction d’elle. Je me suis en quelque sorte autocommenté et auto-illustré. Artistiquement, si j’ose dire, c’est vraiment un travail passionnant que j’aimerais bien refaire.
l

Sommaire
Pour pousuivre votre lecture :
À LA UNE

VOGUE. À chacun son livre à chacun ses maisons
Le dernier Bovard
9782882411860.gif
J.-E. Bovard
Prix: CHF 65.00

Ses derniers...
9782882411242.gif
Jacques-Etienne Bovard
Prix: CHF 38.00

9782882411693.gif
Jacques-Etienne Bovard
Prix: CHF 38.00

9782882410368.gif
Jacques Bovard
Prix: CHF 35.70

... Livres
9782882411198.gif
Jacques-Etienne Bovard
Prix: CHF 18.00