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Alberto Manguel semble être partout chez lui. Il est né en Argentine, a grandi en Israël, a vécu en France, en Italie, en Angleterre, au Canada et même à Tahiti. Il parle plusieurs langues: l’allemand appris avec sa gouvernante tchèque, l’espagnol, l’italien, le portugais et l’anglais qui est sa langue d’écrivain. Transportant avec lui cette culture cosmopolite comme une niche, il n’a au fond qu’une seule patrie: les livres. Avant d’être un écrivain, Alberto Manguel est d’abord un lecteur insatiable.
Depuis 2000, cet esprit baroque qu’on dirait sorti tel un djinn de l’œuvre borgésienne (en 1965, à Buenos-Aires, Borges avait engagé ce jeune homme de 17 ans pour qu’il lui fasse la lecture) vit en France, au sud de la Loire, dans un ancien presbytère qu’il a fait rénover et dans lequel il a installé la bibliothèque de ses rêves. C’est là que débute son nouvel essai, dans cette pièce lambrissée de bois sombre où il a amené Goethe et Rabelais, Cervantès et Aristote, Chateaubriand et Chesterton, Primo Levi et Joseph Brodsky, Rudyard Kipling et Walter Benjamin, tous les livres qui lui ont donné accès à la réalité du monde en même temps qu’à cette énigme qui dit «je» quelque part au fond de soi. Convaincu que toute bibliothèque est un autoportrait, Alberto Manguel commence naturellement par nous présenter la sienne.
Avec La Bibliothèque, la nuit, l’écrivain prolonge Une histoire de la lecture (Actes Sud, 1998) en adoptant la même forme ramifiée, en rhizome, qui plonge ses racines où bon lui semble. L’intérêt et le plaisir naissent de ces associations libres qui révèlent des passages secrets entre la bibliothèque d’Alexandrie et celle imaginée par Google, entre les grands songes qui nous dominent et la prose des jours ordinaires. Il s’agit d’un livre très bien fréquenté: on y croise Pétrarque, Dante, Machiavel, Diderot, Robinson Crusoé, le capitaine Nemo, Borges bien sûr, mais aussi des personnages moins célèbres comme ce Patrice Moore qui, dans son appartement de New York, resta enseveli deux jours sous les livres de sa bibliothèque effondrée avant d’être sauvé par les pompiers.
Toute bibliothèque est une tentative de mettre en ordre le monde, mais n’importe quel amateur s’aperçoit vite qu’il n’existe pas d’ordre parfait. Comment organiser le peuple des livres? Par ordre alphabétique? Les anonymes et les ouvrages collectifs deviennent embarrassants. Par genres? Il y a toujours des inclassables. Par collections? Ce n’est sûrement pas le meilleur moyen de s’y retrouver.
A la fin du XIXe siècle, il y eut bien un jeune homme du Massachusetts, Melvil Dewey, pour inventer le «système Dewey de classification décimale» qui va se répandre à travers le monde en faisant ressembler le dos des ouvrages à des plaques minéralogiques. Mais Alberto Manguel ne se laisse pas bluffer par les prétentions rationnelles et universelles de cet ordonnancement. Par goût et par instinct, il préfère aller vers des bibliothèques plus fantaisistes, imprévisibles, labyrinthiques, poétiques, ou simplement fondées sur un ordre éminemment personnel.
La bibliothèque, Alberto Manguel l’examine comme un livre infini qui s’écrirait à travers les âges. Il en déchiffre la forme, le style, le contenu. Il visite la bibliothèque Laurentienne de Florence que conçut Michel-Ange, passe par la British Library, s’arrête devant la Bibliothèque de France qui ressemble à une table renversée, et n’oublie ni la modeste bibliothèque itinérante qui circule à dos d’âne à travers les campagnes colombiennes, ni la bibliothèque immatérielle que sollicitaient les détenus des camps nazis quand ils récitaient des fragments de livre appris par cœur.
L’histoire des bibliothèques est loin d’être toujours rose et tranquille. Il arrive qu’on les surveille comme le permet le Patriot Act adopté aux Etats-Unis après les attentats du 11 septembre 2001, qu’on les pille (Bagdad 2003), qu’on les bombarde (Sarajevo 1992) ou qu’on les incendie (Alexandrie il y a plus de 2000 ans). L’essai d’Alberto Manguel circule ainsi à travers une histoire pleine de fantômes. Au Mexique et en Amérique centrale, rappelle-t-il, les bibliothèques et les archives des peuples précolombiens ont été détruites par les Européens.
Le talent de l’auteur, c’est son habileté à sinuer dans les méandres de la grande histoire saturée de cris et de fureurs pour revenir sans cesse à l’expérience intime, silencieuse, à la fois heureuse et ténébreuse du lecteur. Comme le titre le laisse entendre, il faut déguster le livre d’Alberto Manguel de préférence la nuit, quand «les bruits sont étouffés, les pensées plus sonores». l