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J.D. Salinger


Joëlle Brack
29 janvier 2010

L’écrivain américain J.D. Salinger, auteur de L’attrape-cœur, est décédé le 28 janvier 2010, à l’âge de 91 ans, dans un village du New Hampshire où il vivait retiré depuis une cinquantaine d’années.


© d.r.

Jerome David : un prénom simple, rien à voir avec l’imprononçable « Coraghessan » de T.C. Boyle. Et pourtant, J.D. Salinger restera dans l’histoire littéraire américaine sous ses seules initiales, en retrait de son propre nom, de sa propre vie, de ses œuvres même, bien que son chef-d’œuvre, L’attrape-cœur [The Catcher in the Rye], soit l’un des plus formidables succès d’édition du XXe siècle, et sans doute le premier livre culte.

J.D. Salinger, né le 1er janvier 1919 dans une famille aisée de commerçants new-yorkais, était destiné à suivre la carrière familiale, dont le délivrent des études qui lui communiquent un virus de l’écriture suffisamment fort pour choisir sa propre voie. Dès 1938, des publications toujours plus appréciées dans les revues littéraires permettent à un jeune Salinger dandy et séducteur de se faire connaître, mais cette période légère sera brève : l’expérience de la guerre et du Débarquement brise l’insouciance, rendant à la vie active un homme de vingt-quatre ans mûri, rétif désormais aux futilités. Curieusement, la même rupture socio-historique qui allait susciter la Beat Generation produit avec lui un ascète, bien décidé à défendre sa conception austère de l’écrivain. Ses nouvelles, elles, rencontrent toujours le même enthousiasme, d’autant que se révèle bientôt son plan littéraire, original et dont l’habileté ne faiblira jamais : bien que livrés par bribes indépendantes, ses textes se rattachent à deux grands groupes formant pour les initiés des « macro-romans » : d’une part celui de la famille Glass, qui relie à travers les rares recueils publiés les neuf Nouvelles [1948 à 1953], les fameux Franny et Zooey [1957 à 1961], ou Hissez haut la poutre maîtresse, charpentier [1955 à 1963], et de l’autre celui d’Holden Caulfield, héros mythique de L’attrape-Cœur.

Conçu dès après la guerre, publié sans grand battage en 1951, L’attrape-cœur reçut un accueil critique mitigé, mais le public, en particulier les adolescents, céda immédiatement à la fragilité bravache, partiellement autobiographique, de Holden, jeune garçon en rupture avec son milieu et à qui une fugue dans New York servira de parcours initiatique vers l’âge adulte. Cette affirmation audacieuse d’une incarnation adolescente du paradis, bientôt perdu irrémédiablement, la subtile restitution des fissures et des ambiguïtés qui marquent la fin de l’enfance et de l’innocence, l’usage d’une langue inventive, négligée et poétique en même temps, a valu à Caulfield la suspicion des bien-pensants, mais surtout l’amitié inconditionnelle de toute une génération de jeunes lecteurs. Fasciné par l’intelligence et l’authenticité des enfants face aux mensonges d’un monde corrompu et indifférent, Salinger n’a d’ailleurs cessé de leur confier un rôle de révélateur dans ses nouvelles.

Paradoxalement, c’est le succès grandissant, bientôt phénoménal, de L’attrape-cœur, et la passion du public pour son auteur, qui provoque son retrait net et définitif de la scène intellectuelle américaine. L’homme et l’écrivain disparaissent, claquemurés dans un coin du New Hampshire, brisant le contact avec le monde de l’édition, les journalistes, les biographes, les proches même : le mythe Salinger prend alors le relais... Sans tapage ni excentricités particulières, ses « jeunes » confrères Philip Roth, Jim Harrison, Cormac McCarthy ou Tom Wolf ornent régulièrement les pages littéraires des journaux, entre autres parce qu’ils ont tendance à faire paraître leurs textes. Salinger, rien… Un silence timide, hautain, bougon ou maladif, selon les points de vue, qui frappe non seulement dans l’atmosphère de médiatisation à outrance de la renommée, dont on comprend qu’elle ne tente pas tout le monde, mais dans le bouillonnement intellectuel des Lettres américaines – car qu’est-ce qu’un écrivain qui n’écrit pas, ou du moins ne se laisse pas publier ? La dernière nouvelle de Salinger, Hapworth 16, 1924, parue dans le New Yorker en juin 1965, fut son dernier signe de vie de créateur, l’annonce toujours [et définitivement] reportée de son édition en recueil le dernier camouflet de l’écrivain aux sirènes de la gloire. À ses lecteurs, aussi, ce qui est un triste dommage collatéral de cette guerre entre un homme à bon droit déçu par les artifices de la célébrité à l’américaine – son expérience à Hollywood pour une lamentable adaptation par Zanuck en fut l’archétype – et un public avide seulement de davantage de rêve désenchanté et de violente beauté stylistique. Un public amoureux et incompris, repoussé par sa taciturne idole à laquelle il ne reprit pourtant jamais son adoration, alors même que Salinger découvrait la félicité absolue : écrire pour soi sans en rien laisser filtrer. Son coffre-fort, semble-t-il, recèle deux gros manuscrits, sans doute interdits de publication, peut-être même détruits aujourd’hui. Têtus, ses lecteurs, la troisième génération maintenant, consomment toujours 250’000 exemplaires de L’attrape-cœur dans le monde chaque année.   I  

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