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Václav Havel


Joëlle Brack
19 décembre 2011

Le poète et dramaturge tchèque Václav Havel, ex-dissident devenu président de la République, est décédé le 17 décembre 2011 à l’âge de 75 ans.


© DR

Il avait mis le pouvoir sur la scène, puis le théâtre au pouvoir, l’un et l’autre avec autant de talent non conventionnel et d’obstination humaniste. La destinée de Václav Havel, fils d’un entrepreneur pragois, devenu poète par vocation – et manutentionnaire dans une brasserie suite à la remise au pas communiste – n’était pourtant pas de devenir auteur dramatique, et moins encore de guider une révolution pacifique avant d’accéder à la présidence de sa Tchécoslovaquie enfin démocratique. Mais, étroitement lié à la difficile histoire de son pays, il en a absorbé les chocs comme les élans, et n’a hésité à prendre des risques ni par l’écriture ni par l’action.

Né en 1936 dans une famille aisée, le jeune Václav Havel avait subi de plein fouet les rétorsions communistes, et faute d’études solides se retourna alors vers l’écriture poétique et journalistique, et – presque par hasard – vers le théâtre. Son premier succès, La garden party (1963), est suivi d’autres (Le rapport dont vous êtes l’objet, 1965), fondant un style de théâtre de l’absurde – Dürrenmatt l’appellera « le grotesque tragique » – proche de Kafka, qui dénonce un système pernicieux fondé sur la résignation au moins pire.

Épris de justice et d’indépendance, Havel est l’un des pivots du Printemps de Prague, avant d’en payer chèrement le prix : complètement censuré, l’écrivain est employé dans une brasserie. Mais il persévère, bataille pour dénoncer, lance avec une poignée d’intellectuels la Charte 77, qui lui vaudra de fréquents séjours en prison et donnera lieu à un essai mémorable, Le pouvoir des sans-pouvoir, qui fusera bien au-delà des frontières tchécoslovaques. Sa confiance en effet est intacte dans le sens de l’indépendance et des valeurs solides, « un devoir » pour tout citoyen, car un moyen de résistance impossible à saisir ou détruire.

C’est donc tout naturellement, bien que d’abord contre son gré, qu’en 1989 le dissident Havel se retrouve en icône du Forum civique, un mouvement composite d’opposition pacifique mais insistant qui, sans plus lâcher prise, va bouter le pouvoir communiste hors du Château de Prague. La « révolution de velours a vaincu », son héros est porté au pouvoir : pour la première fois en Europe, un homme de Lettres devient chef d’État ! C’est à lui que reviendra de gérer l’après-dictature, puis le rapprochement de l’Union européenne, mais aussi d’éviter que s’envenime le conflit nationaliste, qui aboutit à la scission de la Tchéquie et de la Slovaquie.

Déçu de cette issue, miné par la maladie, mais deux fois réélu, Václav Havel se retire finalement en 2003 de la vie publique pour retourner à ses activités intellectuelles, dont plusieurs essais de philosophie politique et quelques pièces. L’Histoire, en faisant de lui la conscience unique d’un peuple divisé par ses opinions et ses origines, a confié au dramaturge un rôle unique qu’il a tenu à transmettre en soutenant publiquement, à quelques jours de sa mort, la modeste mais pour lui encourageante rébellion de citoyens russes opposés au système Poutine.

Interview : François Rochaix




Le comédien et metteur en scène genevois François Rochaix, co-fondateur de L’Atelier de Genève-Théâtre de Carouge, a bien connu Václav Havel.

« Non seulement j’ai travaillé les pièces de Václav Havel – à l’Atelier nous avons monté la première production en suisse de La garden party – mais je l’ai rencontré ! » se souvient François Rochaix. « Après le Printemps de Prague, à l’été 1968, je suis allé le voir. Nous ne nous étions que brièvement rencontrés à Berlin, puis avions correspondu, mais là, dans cette ambiance festive du Printemps, nous avons passé ensemble de très longs moments chez lui, à siroter un verre et à parler théâtre et politique inlassablement. Sans nous douter que quelques semaines plus tard ce serait l’invasion… »

Et, en 1982, vous avez été l’un des artisans de la fameuse « nuit Havel » à Avignon !
– J’étais alors le responsable de la section suisse d’AIDA, l’Association internationale pour la défense des artistes, dont la présidente était Ariane Mnouchkine. Nous avions demandé à plusieurs auteurs d’écrire une courte une pièce pour l’occasion, et Beckett, Ionesco, Michel Viala pour la Suisse avec Les artistes, que j’ai mis en scène, ont répondu au projet. Joué dans un jardin bondé, le spectacle a duré symboliquement de 22h, l’heure du couvre-feu dans la prison de Havel, jusqu’à 5h du matin, au moment où la lumière lui revenait. Il le savait, et m’a dit plus tard à quel point il avait apprécié, comme tous les artistes soutenus par AIDA, de ne pas être oublié à l’extérieur.

Dramaturge, Havel n’avait pas songé à se retrouver sous les projecteurs de la politique…
– Je pense que, quoi qu’on en ait dit à certains moments, il a admirablement endossé cet habit d’homme d’État alors qu’il ne le demandait aucunement, ne l’imaginait même pas. Pour un artiste, par nature indépendant, il n’est jamais simple de trouver sa place dans un environnement aussi dépourvu de sincérité que la politique, mais il a assumé, sans sacrifier sa sensibilité ni son humanisme. Lorsqu’en 1990 Dürrenmatt prononça son fameux discours (NB : remise du Prix Duttweiler), qui jeta un froid parmi nos autorités en comparant la Suisse à une prison dans laquelle les citoyens se réfugiaient pour être leurs propres gardiens, Václav Havel l’a embrassé !

Son théâtre ne traverse-t-il pas une période creuse ?
– L’ensemble de son œuvre théâtrale est un peu en sourdine actuellement, car on la connaissait surtout comme dénonciation d’une occupation qui appartient heureusement au passé, mais sa véritable portée est bien plus générale. Ses pièces en effet ne dépendent pas que de leur contexte (je pense à Difficulté de plus en plus grande à se concentrer, qui en 1968 parle déjà de notre inféodation à la technologie !), et l’on ne va pas tarder à les rejouer pour leur valeur littéraire et universelle. Largo Desolato (1984), dans laquelle il dépeint de manière poignante le drame de l’écrivain manipulé par le pouvoir, était une sorte de testament, et il semble qu’il en laisse une autre, à laquelle il travaillait ces derniers temps. C’était un homme en apparence timide et bourru, mais paradoxalement impossible à réduire au silence. Mais c’était surtout un grand monsieur.

Notre sélection


1)
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Vaclav Havel, Calmann-Lévy, Petite bibliothèque des idées, Broché, 1998, 162 pages
Prix : CHF 22.30
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Vaclav Havel, Calmann-Lévy, Non Précisé, 1994
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Vaclav Havel, L' Espace d'un instant, Broché, 2009
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Vaclav Havel, José Corti Editions, Broché, 1991
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