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Le Big Bang comme si vous y étiez !


Joëlle Brack
05 septembre 2008

En inaugurant le 10 septembre son accelérateur de particules LHC, le CERN entend bien débusquer quelques-uns des secrets les mieux gardés de l’univers. Et tant pis pour les troublants trous noirs…


© CERN

Dix kilomètres carrés de terrain à la frontière franco-genevoise, voilà un luxe que pas un promoteur immobilier ne pourrait envisager… mais c’est ce que la communauté scientifique internationale est prête à offrir à l’humanité pour le plaisir d’en savoir un peu plus sur les origines de son univers ! L’inauguration, le 10 septembre 2008, du Grand collisionneur à hadrons, familièrement appelé LHC, marque pour le CERN l’aboutissement d’un quart de siècle de travaux, aussi bien dans les hautes sphères de la physique que dans le terrassement le plus terre à terre : se développant sur 27 kilomètres de circonférence, l’Indianapolis des particules ne s’est pas creusé avec des cuillères à thé - ce qui a donné aux techniques de pointes le soutenant l’occasion de se perfectionner sur le tas ! Rien ne se perd, tout se transforme… Au seuil d’une étape scientifique nouvelle, sans doute pas décisive mais certainement constructive, la physique des particules se met inhabituellement à la portée du petit peuple des néophytes en expliquant, simplifiant, promettant « des surprises » scientifiques, invitant les curieux à visiter le chantier de souterrains peuplés de tuyaux sous ultravide [« moins que rien » en quelque sorte !], de câbles électriques de science-fiction et d’aimants géants réfrigérés à -271°, brrrrr !

Surprises sur prise !
Est-il raisonnable de croire que cette merveille technologique, ou ce fatras hollywoodien, selon les sensibilités, permettra de mieux comprendre l’univers ? C’est le pari de la physique des particules, et de soixante pays qui ont contribué à l’élaboration du projet, à  la construction de son pharaonique Meccano et à l’exploitation – elle aussi révolutionnaire, innovation oblige – de ses résultats. La masse atomique, le boson de Higgs [l’Arlésienne de l’astrophysique !], l’anti-matière [mais où est-elle passée ?], les très alchimiques « matière noire » et « énergie sombre » et une demi-douzaine de nouvelles dimensions encore purement théoriques devraient se « mettre à table » grâce au LHC, et aider les chercheurs à mieux saisir ce qui leur échappe, c’est-à-dire, avouent-ils, 96% des constituants de l’univers… Pour se mettre au diapason de ces futures découvertes, dont certaines sont officiellement attendues comme des surprises intégrales, une expérience joliment baptisée ALICE a même mijoté dans ses marmites High Tech une recette de particules qui n’existent plus depuis la création du Monde ou presque : le plasma de quarks et de gluons, sorte de « gloubiboulga » originel qui pourrait nourrir les chercheurs pour un bon moment ! Mais, mauvaise [ou excellente ?] nouvelle pour les purs esprits, ces possibles avancées spectaculaires ne nous relieront qu’aux premières fractions de seconde d’après le Big Bang, lorsque des constituants de la matière ont réussi à se « planquer » pour éviter la destructrice fusion avec l’anti-matière, et créer ainsi par erreur ce qui est devenu notre univers. Mais avant restera un mystère existentiel.

On arrête tout ?
Un petit groupe de spécialistes s’est cependant fortement opposé à la mise en service du LHC, arguant d’un principe exceptionnellement compréhensible pour le commun des mortels, à savoir qu’il est impossible de garantir que les collisions prévues ne créeront pas un trou noir. Tout petit, mais qui pourrait aspirer la planète, son accélérateur et ses chercheurs, et plus si entente… Deux de ces réfractaires, des « électrons libres » mais honorablement connus dans la profession, ont même déposé contre le CERN une plainte en bonne et due forme pour planification de crime contre l’humanité. Les craintes de ces spécialistes, appuyée par une « probabilité non nulle multipliée par l’infini» [si rien c’est rien, disait Raymond Devos, trois fois rien c’est déjà quelque chose] ont évidemment connu un écho retentissant, mais dont le résultat est finalement assez intéressant. Certes, les deux signataires de la plainte ont passé ici et là pour – au choix - des farfelus, des adeptes de quelque secte ésotérique ou des agents au service d’une puissance étrangère - mais laquelle, puisque tout le monde ou presque collabore à l’expérience ? Passons sur le fait qu’ils réfléchissent lentement, pour des scientifiques : le projet LHC date tout de même des années 1980, et le concept de trou noir… de Newton ! Mais, à part à considérer que ces empêcheurs de collisionner en rond ont vraiment la trouille, qu’ils ont trouvé un moyen original de passer à la postérité, ou que l’un d’eux, citoyen américain, est peut-être vexé que l’événement se déroule en vieille Europe, le flon-flon médiatique ne saurait masquer leur question de base, à savoir : le principe de précaution est-il respecté lorsqu’on risque la fin de l’univers pour le plaisir de savoir comment il a commencé ? Moqués ou écoutés, les deux scientifiques « félons » n’ont cependant pas vraiment bousculé l’opinion publique : personne n’est descendu dans la rue pour réclamer un moratoire. Soit curieux de savoir et prêts à courir le risque solidairement avec leur univers, soit conscients de vivre de toute façon sur une « bombe atomique mondialisée » nettement plus risquée, soit encore bêtement optimistes ou indifférents, voire déjà destinés à une fin tragique par bien d’autres facteurs évitables ou non, les Terriens n’ont pas eu envie de jouer la carte de la prudence. Peut-être sont-ils fiers d’appartenir à une espèce qui veut comprendre d’où elle vient et pourquoi ? Peut-être aiment-ils l’idée que ça ne servira fondamentalement à rien, mais que le savoir n’est affaire ni de précaution ni de fonctionnaires ? I 

Et encore ...


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