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Le lundi 14 février, Ingrid Betancourt était l’hôte du Grand Débat organisé par Payot Libraire et L’Hebdo au Théâtre de Lausanne-Vidy. Retour sur des mots et des émotions.

La grande salle du Théâtre de Vidy était pleine, la curiosité et l’intérêt palpables : Ingrid Betancourt aimerait n’être qu’une femme et un écrivain, elle reste un phénomène médiatique… Interrogée avec finesse et précision par Isabelle Falconnier, rédactrice en chef adjointe de L’Hebdo, elle a longuement parlé de son récent témoignage, Même le silence a une fin, de sa captivité, de sa liberté retrouvée, de la femme qu’elle est devenue.
L’insurmontable: « Aujourd’hui je pense que c’était la torture psychique, qu’on n’appréhende qu’avec le temps. Une captivité sans terme modifie la perception de tout, du passé et du présent, de la relation avec ceux qu’on aime et ne voit pas, avec ceux qu’on n’aime pas et qu’on côtoie pourtant. La situation contradictoire d’être prisonnier d’une jungle immense et de vivre continuellement dans un espace restreint, dans la promiscuité et sans jamais un instant d’intimité, est également très dure. »
La survie: « Il faut s’accepter, dans les grandes et les petites choses, s’accrocher à l’essentiel car les principes structurent, aident à faire face à la cruauté, aux humiliations, à la méfiance, à la violence. Mon fil d’Ariane a été de préserver de la dignité : "Un jour je sortirai de là, comment vais-je me juger, aurai-je honte de ce que j’aurai fait, ou pas fait ?" Selon les circonstances – et des vies en dépendent – il faut parfois se rebeller, parfois accepter, parfois faire des compromis, mais surtout avoir une vision claire de la raison pour laquelle on le fait. S’il faut passer sa liberté retrouvée à maquiller ce qui s’est passé, à se renier, alors la torture continuera… Ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est que personne n’est préparé à vivre des circonstances extrêmes et arbitraires. Notre éducation nous oriente au contraire vers la liberté, l’amélioration des droits, dont celui de défendre ce en quoi nous croyons, la recherche du bonheur, l’autonomie : quand tout cela est perdu, chacun de nous essaie de se protéger et de survivre selon ses idées, nous réagissons tous différemment. »
La peur: « J’ai eu peur que mon père meure, et il est mort. Puis que ma mère, mes enfants… Je n’ai pas eu peur pour moi, car cela signifiait en finir avec tout ça, et la fin d’un poids sur mes enfants, mais beaucoup pour Lucho, le seul de mes compagnons d’infortune avec lequel je pouvais parler [c’était donc égoïste !]. Peur aussi de rater mes évasions. Mais j’ai rapidement compris que verbaliser les peurs est leur donner une chance d’exister vraiment, qu’il valait mieux les combattre en soi, relever leurs défis. En revanche je n’avais pas peur des animaux, je pense qu’avec eux on peut s’entendre ! »
La souffrance: « Le corps est un outil extraordinaire, qui m’a bien servi ! Il est en première ligne, surtout la peau : tout pique, mord, gratte, sans répit – je suis étonnée que Dante n’ait pas mentionné cette torture dans son Enfer ! Mais de cette torture, bizarrement je ne me souviens pas, je suis devenue indifférente aux moustiques. Le corps est une machine, c’est dans la tête que se passe l’essentiel… Mais lorsque le corps " tombe", qu’il prend ses distances, il entraîne l’esprit. Les blessures du corps disparaissent, ou du moins on peut vivre avec, mais celles de l’âme restent. »
Leçons pour le retour à la vie: « La souffrance est une grande occasion d’apprendre rapidement. En captivité, on apprend que certaines choses blessent : avoir de nouveau le libre choix de ses réactions, c’est la chance de pouvoir éviter de blesser. Dans la jungle, j’ai aussi réalisé à quel point nous sommes tous fondamentalement pareils, malgré nos efforts pour nous démarquer. Critiquer autrui, c’est alors se critiquer soi-même – il ne faut jamais critiquer, c’est révéler ses failles ! »
L’écriture: « J’aimerais continuer à écrire. L’écriture, sa liberté, c’est le contraire de la captivité, bien que ce livre adopte la même mémoire circulaire que la réalité de la jungle, qui se répète sans fin, rythmée seulement par la saison sèche et celle des pluies. La nécessité de reparler de tout cela, c’est le livre et sa présentation qui l’imposent, et j’essaie de me protéger car je ne maîtrise pas les émotions, qui parfois ressurgissent au gré de certaines questions. Je pense pourtant que j’ai la responsabilité de partager ce témoignage. Même le silence a une fin est un morceau de ma vie, qui est là et que je peux regarder en face. J’ai vraiment envie maintenant d’écrire de la fiction, mais en suis-je capable ? Il y a toujours la possibilité de prendre un pseudonyme pour me cacher si c’est trop mauvais ! »
Une femme nouvelle: « Au quotidien, certaines choses ont changé, par exemple il m’a fallu plus de deux ans pour me réveiller tranquillement et envisager la journée avec sérénité. Sinon, pas de vrais changements, je suis en constante bataille contre moi-même ! Mais j’ai conscience du chemin à parcourir, alors qu’autrefois il fallait que les autres me prennent comme j’étais, j’avais tendance à me trouver très bien comme ça… » I