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Assouan, quadragénaire et millénaire


Joëlle Brack
23 juillet 2010

2010 marque le 40ème anniversaire de l’un des projets les plus fous du XXe siècle, le barrage d’Assouan.


© DR

Indissolublement lié à la figure de Nasser, à la crise de Suez, à la fin des crues anarchiques du Nil et au pharaonique chantier de l’UNESCO autour des temples d’Abou Simbel, le barrage d’Assouan fut considéré comme achevé il y a quarante ans, en 1970. Une date « ronde » et diplomatique qui ne rend pas vraiment compte de sa complexité !

C’est qu’il n’y a pas qu’un barrage à Assouan : au quatrième millénaire avant notre ère déjà, les pharaons entamèrent les premiers travaux pour endiguer les crues tout en déviant les débordements vers un canal de délestage et un réservoir, préservant ainsi à la fois l’eau, la terre arable et le limon fertilisant ! Et en 1902, les occupants Britanniques construisirent le premier véritable barrage, noyant au passage [et au grand scandale de Pierre Loti dans sa Mort de Philae] une partie de la Nubie et de ses trésors au profit de l’irrigation de ses champs de coton, matière première essentielle à la rentabilité des filatures… anglaises. Renforcé à deux reprises, l’ouvrage montra cependant ses limites, et lorsqu’en juillet 1952 un coup d’État qui renverse le roi Farouk porte au pouvoir un lieutenant-colonel de trente-quatre ans, Jamal Abd-al Nassir, le premier projet du nouveau dirigeant est de régler une fois pour toutes le problème des crues et de l’approvisionnement en eau et en électricité de l’Égypte par la construction d’un Haut barrage. Il faudra attendre sept ans et la « crise de Suez » pour les premiers travaux, qui occuperont trente-cinq mille ouvriers durant onze ans !

Enthousiaste et médusée, galvanisée par l’appel de l’égyptologue française Christiane Desroches-Noblecourt, la communauté internationale se passionna alors pour le spectaculaire sauvetage par l’UNESCO des temples mythiques de Philae et d’Abou Simbel, entièrement désossés et remontés à l’abri, tandis qu’à la frontière du Soudan disparaissaient sous les eaux du nouveau lac Nasser d’autres sites historiques. Et, dans l’indifférence générale, moult localités nubiennes habitées de toute éternité… En 1967, la déroute de la Guerre des Six jours est tempérée par les premières livraisons d’électricité issue du barrage : si l’agriculture perd son engrais naturel, le limon désormais au fond du lac d’accumulation, elle gagne trois récoltes sûres par an, tandis que la modernisation de l’économie se profile. Et, en 1970, le chantier est enfin achevé ! Mais Nasser n’en profitera pas : il meurt en septembre 1970, alors que les cérémonies d’inauguration ont été fixées à janvier 1971, afin de ne pas faire cuire dans le sable la délégation d’Union Soviétique, qui a majoritairement financé le projet.

Avec ses cent soixante Km2 de capacité et ses douze générateurs, l’ouvrage planté sur une base de béton de près d’un kilomètre d’assise n’a rien de romantique. Pourtant, le barrage d’Assouan occupe une place à part, plus proche finalement de l’Antiquité que des réalisations modernes. Peut-être parce que la démesure du chantier, littéralement « pharaonique », s’apparentait davantage aux ambitions des anciens rois qu’au réalisme médiocre des années 1960. Que détourner le deuxième plus long fleuve du monde pour permettre au coton de pousser et au fellah de se nourrir et s’éclairer contrastait avec le désir de destruction de l’Occident, à peine sorti d’un conflit mondial pour retomber dans les guerres d’Algérie ou du Vietnam. Qu’oser défier les États-Unis en se tournant vers la Chine et l’URSS en pleine Guerre froide et alors qu’on a besoin de millions de dollars d’aide est audacieux, et chevaleresque de rançonner les grandes puissances coloniales en nationalisant le canal de Suez pour lever les fonds nécessaires. Et que toucher à la représentation divine de Ramsès II, saucissonné comme un simple mortel et balancé au bout d’un fil tel une ablette à une gaule, puis recomposé dans toute sa gloire au prix d’incroyables prouesses techniques, alliait le défi arrogant de l’Homme moderne débarrassé de la crainte des dieux à l’humilité respectueuse de l’humain du XXe siècle devant quatre millénaires de splendeur sacrée…

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