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Deux ouvrages récents décryptent le rapport d’Hitler au livre. Quant aux Bienveillantes, elles ont franchi l’Atlantique…

C’est un gros volume orange en vente libre, mais comme il n’est pas exposé on le croit souvent interdit : ce détail résume bien le malaise qui entoure encore Mein Kampf, la biographie-programme écrite en 1924 par Hitler, durant son séjour en prison après un putsch manqué. Développant ce que le nazisme mettra en pratique : pangermanisme, guerre et élimination des Juifs, le texte aurait dû alarmer aussi bien l’Allemagne que ses voisins, mais fut-il vraiment lu, et compris ? Intrigué, le jeune journaliste et historien français Antoine Vitkine a mené l’enquête !
Contrairement à ce que craignait Vitkine, spécialistes et archives furent d’accès facile pour pister cet ouvrage qui eut un impact dramatique sur tout le XXe siècle. Surprise : si l’objectif idéologique est flagrant, on découvre que c’est surtout pour l’argent que « mène camphre » [comme disait le crémier collabo du Bon beurre de Jean Dutourd] fut aussi épais, son prix de vente élevé – et son achat « obligatoire » en Allemagne dès 1933 – devant générer les droits d’auteur nécessaires à l’ascension de son auteur ! Autre surprise : qu’ils aient jeté un œil distrait ou passionné sur ce texte laborieux, les citoyens du Reich n’en retinrent pas grand chose, et à peine l’annonce noir sur blanc de la guerre de revanche qui les attendait : l’appât du gain des traductions n’aveugla d’ailleurs pas le Chancelier au point d’autoriser une version française. Inquiet, un jeune éditeur parisien pourtant peu porté à gauche, Fernand Sorlot, livra en 1934 une traduction pirate : la Ligue internationale contre l’antisémitisme lui en acheta 5'000 exemplaires à offrir à chaque député ou politicien français – sans grand écho… Traînées en justice par Hitler pour ses droits d’auteur, les Nouvelles Éditions Latines ont depuis conservé l’exclusivité de la traduction en français ! Parcouru de ce genre d’épisodes, Mein Kampf : Histoire d’un livre regorge surtout d’informations qui éclairent les volontés politiques et les faits de société, d’hier et d’aujourd’hui. Ainsi l’État de Bavière, héritier d’Hitler, interdit encore toute réédition en allemand et ne tolère que les brefs extraits ; l’embarras idéologique face à ce symbole d’une époque pas complètement exorcisée, conclut Vitkine, empêche de l’accepter comme un outil purement historique. Les pays occidentaux ayant légalement acquis les droits du vivant d’Hitler les reversent, eux, à des fondations éthiques ; mais ce n’est pas le cas des gros clients ultra-nationalistes, sinon antisémites, que sont la Turquie, la Russie ou les pays arabes…
Dis-moi ce que tu lis… Dans une veine légèrement différente, c’est carrément à la bibliothèque personnelle du Führer que s’est attaqué de son côté le journaliste américain Timothy Ryback : seize mille ouvrages, la collection d’une vie. Certains perdus, certains jamais lus, et puis un bon millier de volumes compulsés et annotés, de Shakespeare, le favori, aux aventures apaches de Winetou en passant par Nietzsche, Nostradamus et les ouvrages de technique de guerre ! Surpris par l’ampleur de cette bibliothèque [inattendue chez un fervent partisan de l’autodafé…] mais pas dupe de son snobisme ostentatoire ni de la culture plutôt fourre-tout de son propriétaire, Rybeck s’est penché avec un intérêt communicatif sur son contenu, et sur les notes manuscrites qui le griffent : profondément antipathique plutôt que choquant – sinon par la sottise de certains goûts – le portrait qu’il en dégage se superpose de manière originale aux études historiques du dictateur. À leur manière silencieuse mais tenace, ses livres le révèlent, le dénoncent, le déboulonnent, et éclairent par la bande l’opacité de certaines de ses attitudes, surtout militaires, aussi obtuses que dépourvues de réalisme, et dont le siège de Stalingrad fut sans doute l’acmé.
Aussi soucieux de démystifier que soient ces essais, ils témoignent cependant du caractère toujours tabou du sujet, comme le confirme l’accueil anglo-saxon aux Kindly Ones, la traduction des Bienveillantes parue en février. Si les spécialistes de la langue et de la littérature ont apprécié leur élégance et l’habileté du parallèle avec la tragédie grecque, les critiques littéraires ont généralement fustigé un style démodé et longuet, le prestigieux New York Times allant jusqu’à qualifier le roman de « sensationnaliste et répugnant », s’interrogeant dans la foulée sur la perversité des intellectuels français... L’historien Anthony Beevor, expert de la Seconde Guerre mondiale, s’est en revanche félicité dans le Times de cette « grande œuvre de fiction, à laquelle lecteurs et étudiants se réfèreront encore longtemps » ! Différentes choses, de fait, jouent en défaveur de Jonathan Littell. Auteur américain, il a non seulement écrit en français, mais obtenu la nationalité française à la suite des Bienveillantes ! La traduction en anglais de ce pavé surmédiatisé a traîné, elle, deux ans et demi : les possibles polémiques avaient donc déjà été largement « grillées » par les publications en français et en allemand, d’où la frustration perceptible de divers milieux politiques, intellectuels et socio-culturels voyant leurs arguments un peu défraîchis. Le secrétaire de l’Académie Nobel, en insultant inopinément la littérature américaine en préambule à l’attribution 2008, a de plus soulevé outre-Atlantique une indignation compréhensible dans le monde des Lettres, qui n’a plus grande envie de dérouler le tapis rouge devant les best-sellers venus d’Europe, tant d’ailleurs sont habitués les auteurs et éditeurs américains au trafic inverse du succès ! Curieusement, les polémiques furent donc plutôt historico-humanistes en Europe, mais un peu germanopratines à Manhattan… I