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Pincés, mes gaillards !


Joëlle Brack
15 mai 2009

“Un homme naïf peut être un fripon„ remarquait Chateaubriand, avec un certain étonnement. Et inversement, surtout !


© droits réservés

L’actualité dans tous les domaines ne cesse en effet de remettre sous les projecteurs ce couple étrange mais très durable de la « friponnerie » et de la naïveté, tant des pigeons que des acteurs. Parfois pour notre légitime amusement, souvent pour notre désespoir quant à nos gouvernants, nos économies, le taux moyen de jugeote et l’avenir de l’Humanité !

Il n’est que de parcourir les journaux récents pour en être convaincu : c’est édifiant. La page financière, squattée depuis des mois par les subprimes et autres leurres boursiers, étonne à peine en révélant le montant secret de la retraite octroyée au démissionnaire directeur de la Société Générale, le seul à croire que l’affreux Kerviel était le seul à savoir que la banque jouait l’équivalent du budget de la France. Colonne « Politique », l’Hexagone, en revanche, est enfin venu à bout de l’inénarrable « fraude à la chaussette » de Perpignan, invalidant des élections au cours desquels le responsable du bureau de vote subtilisait les bulletins mais fut trahi par ses Burlington. Et en rubrique locale ? Arroseurs arrosés, les banquiers suisses, qui se croyaient à l’abri éternel des pressions, pleurent sur l’évasion des biens vers des paradis fiscaux plus paradisiaques, et les gendarmes de Lausanne, à peine blanchis pour avoir brutalisé un adolescent noir, retournent à la case départ : la hiérarchie du haut en bas a menti pour les protéger, mais une « gendarmette » vient de dénoncer le complot ! Tsss…

À l’international, on n’est pas en reste : une main suffit pour dénombrer les députés ou ministres britanniques, tous partis confondus, qui n’ont pas grugé les finances publiques en se faisant rembourser travaux privés, équipements personnels, locations abusives, poussette, ouvre-boîte, DVD pornos, et même impôts non payés ! En pleine crise, voilà qui fait tache… Seule consolation, le Premier ministre travailliste et le leader des Conservateurs ont annoncé en cœur que c’était honteux et que ça devait changer, une identité de vue qui ne risque pas de se reproduire avant les élections ! Cahier des sports : cette semaine le tennisman français Gasquet a testé positif à la cocaïne, le cycliste espagnol Valverde à l’EPO, et Ramirez, star du baseball à Los Angeles, à un peu tout – 50 matches de pénalité, paf ! En rubrique « Société », les cantons romands publient, eux, les résultats 2008 d’autres fraudes : au cours des centaines d’enquêtes de recoupement, les services sociaux ont repéré des tricheries dans un dossier sur deux. Affreux détail : l’UDC, dont un député zurichois [si, si !] s’est fait pincer pour grave abus d’AI l’an dernier, n’ose rien dire…  Et tout cela n’est qu’un modeste échantillon !

Ce qui surprend dans ces faits-divers, c’est, parfois, l’ingéniosité de la manœuvre, souvent la naïveté des victimes, mais surtout celle des contrevenants. Comment peuvent-ils espérer glisser indéfiniment entre les mailles du filet ? Échapper aux contrôles jusqu’à la prescription est sans doute un assez bon calcul, selon la vieille théorie de l’aiguille et de la meule de foin. Mais échapper aux détails qui tuent ? Aux changements de comportement ou de mode de vie, aux adversaires soupçonneux, aux collègues aigris, aux voisins curieux, aux révélations des soirées arrosées, aux fonctionnaires méticuleux, à l’OCDE, aux mémoires vives des portables – voire à Google Earth, qui dénonce votre plantation de cannabis en Thurgovie profonde ?

Ce qui ne signifie pas que le crime parfait, indécelable ou invérifiable, n’existe pas… Mais le Temps lui-même n’est pas garant d’impunité, comme viennent de l’expérimenter deux Américains, anciens gardiens de camps nazis, reconnus et extradés après soixante ans de « planque ». Quant à l’égyptologue allemand Ludwig Borchardt, découvreur du célèbre buste de Néfertiti conservé à Berlin, il est mort en 1938 en pensant que sa probable supercherie ne serait jamais détectée… C’était compter sans l’historien genevois Henri Stierlin ! Près d’un siècle après la fameuse trouvaille, il en démonte le mécanisme dans Le buste de Néfertiti : une imposture de l’égyptologie ? [Infolio, 2009]. Borchardt, par ailleurs archéologue brillant, avait mis la main en 1912 sur l’atelier complet d’un sculpteur actif vers 1350 avant notre ère, dont un buste polychrome de la reine. Aujourd’hui clou du Musée de Berlin, ce buste est, pour Stierlin, « trop beau pour être vrai » : élégant et mystérieux certes [il est borgne !], mais aussi, littéralement, incomparable, ses lignes comme sa facture étant inusitées, et ses matériaux curieusement indatables au carbone 14... L’archéologue allemand d’ailleurs ne souffla mot de sa découverte, et ne rédigea qu’un confus brouillon de rapport de fouilles une dizaine d’années [!] plus tard, accompagné d’une photo illisible, ce qui est étonnant lorsqu’on voit les admirables clichés d’Orient des pionniers de l’argentique, dès les années 1850 ! Fâcheuses maladresses… Pincé in extremis, Borchardt sera cependant pardonné pour avoir occasionné une controverse passionnée, et un « égypto-polar » à la conclusion originale, qui accuse et excuse en même temps !   I

TRICHÉ ?
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Henri Stierlin
Prix: CHF 30.00

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Anton Brender, Florence Pisani
Prix: CHF 18.90

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Jacques Stiennon, Paul Schotsmans
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TOUCHÉ ?
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