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Le 2 février 1990, le monde médusé apprenait la nouvelle en même temps que le Parlement sud-africain : Nelson Mandela allait être libéré !

Frederik De Klerk, avocat afrikaner, membre du Parti National, plusieurs fois ministre sous Pieter Botha et finalement président d’Afrique du Sud, ne pensait certainement pas devoir un jour le faire. Pourtant, le 2 février 1990, c’est lui qui, devant un Parlement entièrement blanc, entérine la légalisation de l’ANC, le Congrès national africain, plus ancien parti politique d’Afrique du Sud [1912], hors-la-loi depuis 1960 – une mesure répressive qui vaudra immédiatement le Prix Nobel de la paix à son chef d’alors, Albert Luthuli. Et, c’est lui encore qui confirme la libération effective de son leader historique, Nelson Rolihlahla Mandela, condamné à perpétuité pour haute trahison en 1964, et qui purgeait sa vingt-septième année de captivité, aux travaux forcés à Robben Island, puis à la prison de Pollsmoor. Ce n’est donc pas un chétif bagnard que des milliers de Sud-africains incrédules accueilleront le 11 février devant la porte de son pénitencier, mais « Madiba », 72 ans, un véritable chef de clan, impeccable dans son costume gris, revenant vers Le Cap en tenant la main de la radieuse bien que controversée Winnie.
Cette apparition impressionnante et pacifique, qui allait sonner la fin de l’apartheid, définitivement aboli en juin 1991, illustrait assez justement la situation, ce que l’opinion internationale ne perçut pas forcément, alors même qu’elle était partie prenante dans cette page d’Histoire par ailleurs passionnante. Car l’allure de l’ex-détenu, la sérénité de son premier discours, le pacifisme des réactions populaires, la discrétion des élites blanches qui grinçaient des dents avec vigueur mais off the record, ne sont pas tombés du ciel. Ils n’ont même pas été générés par le charisme indéniable, l’intelligence politique et la philosophie humaniste de Mandela. Ils sont plutôt la suite logique de plusieurs années de manœuvres d’approches, paradoxalement initiées par la minorité au pouvoir et pour la seule raison qui vaille au pays de l’or et des diamants : l’argent. Mise au banc des nations industrialisées, sous la pression populaire autant que politique, le pays de l’apartheid est pris à la gorge par les bouleversements qui, au début des années 1980, remodèlent le capitalisme mondial. Menacées par l’asphyxie, car une part importante des capitaux est consacrée aux coûts de la répression, et isolées sur le plan international, les affaires déclinent et la paupérisation de la classe moyenne blanche se profile. Parallèlement, la révolte croissante des travailleurs noirs enflamme les townships, faisant fuir les investisseurs étrangers : l’ANC semble le seul contrepoids capable d’empêcher la situation de basculer…
Les entrevues débuteront, secrètement d’abord, puis les négociations, plébiscitées par le monde des affaires, prendront de l’ampleur, soutenues par deux éléments qui durent sans doute étonner les décideurs afrikaners. D’une part la volonté de transition du leader noir, autrefois partisan de la lutte armée mais depuis opposé à un bain de sang, et conscient – il avait reçu une éducation occidentale poussée chez les missionnaires – de ce que les Sud-africains blancs étaient sud-africains autant que blancs. De l’autre, l’orientation finalement peu collectiviste de la charte de l’ANC de 1956, honnie pour son caractère révolutionnaire car elle entendait donner aux Noirs les mêmes chances de prospérer qu’aux Blancs, mais exagérément taxée de marxiste par ceux qui ne l’avaient pas lue, sous prétexte que l’ANC faisait partie de l’Internationale socialiste. Les dispositions de la Charte, affirmant évidemment l’égalité des citoyens noirs, avec le cortège de réformes que cela impliquait, entendent en effet clairement poursuivre dans la voie du capitalisme libéral, tandis que Mandela ne fait pas mystère de la nécessité de s’appuyer sur ceux qui savaient faire fonctionner les rouages de l’économie. Ce qui arrange tout le monde, et parviendra en quelques années de tractations à rendre possible l’incroyable libération de 1990, suivie en 1994 de l’incroyable élection, qui allait renvoyer au passé trois siècles de domination blanche.
Alors que se dressent aujourd’hui avec arrogance les stades flambants neufs qui accueilleront bientôt les matches de Coupe du monde, les promesses de développement et de progrès social qui suivaient comme une queue de comète l’avènement de Madiba ont fait long feu. Non qu’il ne se soit rien fait, mais rien qui pouvait freiner l’essor d’une économie enfin redevenue « normale », c’est-à-dire peu encline à investir massivement dans la santé et l’éducation, ces trous sans fond. Certes, l’éponge de Vérité & Réconciliation a empêché la nation arc-en-ciel de s’entretuer, ce qui n’est pas rien surtout en Afrique, et une classe moyenne noire a fait sa place au soleil de Pretoria ou de Durban, et telle était l’ambition de l’ANC. Homme politique décidément hors norme, Nelson Mandela a effectivement fait ce qu’il avait revendiqué, aussi bien comme dirigeant d’un parti d’opposition que comme chef d’État. Mais le droit aux soins et à l’école ne vaut que si on a passé l’écueil de la mortalité infantile, la deuxième plus forte au monde, et l’accès à la propriété que si on a de quoi payer terrain ou maison… Mal équipée structurellement pour éponger une crise, toujours très élitiste, incapable de juguler la criminalité qui la ronge, minée par le sida et une paupérisation croissante, l’Afrique du Sud, deuxième puissance économique d’Afrique, est le seul pays industrialisé dont une moitié de la population vit dans les conditions du tiers-monde. Et les signes d’une amélioration ne sont pas vraiment perceptibles. Pourtant, comme au concert de Wembley le 11 juin 1988, pour le 70e anniversaire de Mandela encore détenu, comme devant la prison de Pollsmoor le 11 février 1990, l’enthousiasme est là pour saluer les vingt ans d’un événement historique extraordinaire, qui aura vu la seule colonie d’Afrique, et du monde sans doute, assimiler sans violence ses colons à ses autochtones en vue d’un nouveau départ.
Et c’est ainsi à un rebelle Xhosa que Frederik Willem De Klerk l’Afrikaner, dernier président blanc de la République d’Afrique du Sud, dut son Prix Nobel de la Paix.

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James Gregory, Bob Graham, Robert Laffont, Broché, 2007, 345 pages
Prix : CHF 41.40
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Patrice Goulet, Christophe Hutin, Actes Sud, L'impensé, Broché, 2009, 99 pages
Prix : CHF 35.20
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| 3) |
Stephen Smith, Sabine Cessou, Calmann-Lévy, Broché, 2007, 280 pages
Prix : CHF 35.80
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Jack Lang, Librairie Académique Perrin, Tempus, Poche, 2008, 269 pages
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Karel Schoeman, 10/18, 10/18, Poche, 2009, 250 pages
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Judith Hayem, Karthala, Hommes et Sociétés, Broché, 2008, 443 pages
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