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Kenya, l’autre révolution orange


Joëlle Brack
04 janvier 2008

Au Kenya, alors que le scrutin lui-même s’était déroulé normalement, la proclamation des résultats a fait virer l’élection présidentielle au bain de sang sur fond de conflit ethnique.


© afp
© afp

D’un côté des vacanciers bronzés « prisonniers », entre piscine et beach bar, de leur hôtel de luxe. De l’autre, des Kenyans fuyant avec de maigres ballots leur bidonville embrasé par les émeutes. La Croix-Rouge, prise de court, estime à cent mille les fuyards en route vers l’Ouest, à la merci des miliciens tenant les routes hors de Nairobi. Le port de Mombassa, essentiel à la survie du pays et de ses voisins, est bloqué, les vivres et le pétrole manquent, l’eau et l’électricité sont coupées : en quelques jours, l’un des pays les plus prometteurs de la région a sombré dans le chaos suite au résultat controversé des élections présidentielles du 27 décembre reconduisant le candidat sortant, le kikuyu Mwai Kibaki [77 ans, Kenya African National Union/KANU] au détriment du favori de l’opposition et des sondages, le Luo Raila Odinga [62 ans, Orange Democratic Movement/ODM]. Près de trois cent cinquante morts, des pillages, des ratonades, des petits groupes paramilitaires de jeunes fanatiques qui brandissent des machettes, et le spectre du génocide s’est levé sur le Kenya.

Des clans, pas des guerres
Révoltés par un résultat qu’ils estiment – manifestement avec raison - falsifié, les supporters du perdant Olinga s’en s’ont pris violemment aux biens, aux commerces et à la vie même de leurs voisins kikuyus, citoyens qui n’ont, comme eux, fait qu’exercer leur droit de vote et ne sont pour rien dans les fraudes électorales manigancées par le KANU au pouvoir. Ce sont en effet les vieux briscards de la politique et de l’économie, héritiers kikuyus du partage - assez inéquitable - des richesses suite à l’indépendance en 1963, qui orchestrent le plus vraisemblablement les troubles, jouant une ethnie contre l’autre de manière artificielle alors que le trophée en jeu n’est que politique et financier. Car les spécialistes sont catégoriques : si le Kenya, contrairement à d’autres pays, n’a pas initié de réflexion sur la cohabitation d’une société profondément tribale et d’un développement chaotique mais nettement perceptible, il est en revanche un exemple rare de [relative] paix intérieure. Les quelque quarante ethnies qui y vivent, dominées par les tribus bantoues [Kikuyus 22%, Luhyas 14%, Luos 13%] et les Kalenjin, n’ont pas fondamentalement de haines claniques comme ce fut et reste le cas au Rwanda, par exemple. Au contraire, l’organisation transversale entre confréries entretenait des rapports d’égalité entre tribus, et c’est bien une coalition d’ethnies, sous le patronage du luo Raila Odinga, qui avait en 2002 porté le kikuyu Kibaki au pouvoir. Une croissance inespérée [6%] malgré de faibles ressources naturelles, et des progrès sociaux marqués, en dépit d’une corruption endémique et de débats houleux autour des indispensables réformes de l’État, font du Kenya le modèle subsaharien de la démocratisation presque tranquille. Il n’en demeure pas moins que, dans un pays dont la politique a toujours été séquestrée par les mêmes forces ethniques et partisanes, la possibilité mathématique d’une victoire d’opposition vaut, dans l’opinion publique, une victoire effective. De fait, les derniers sondages, qui accordaient jusqu’à récemment une confortable majorité à Odinga, n’ont cessé de se resserrer pour atteindre la quasi-égalité à quelques jours du scrutin : une victoire à l’arraché de Kibaki n’était pas inenvisageable. Mais comme souvent, la tentation de forcer le destin a été la plus forte, et les atteintes, peut-être inutiles mais de toute manière flagrantes, à la régularité du vote rendent la réélection du président sortant irrecevable, tant pour la communauté internationale qui ne peut cautionner de tels événements que pour les électeurs kenyans traumatisés : le district électoral d’Olinga, qui comprend les plus grands bidonvilles de Nairobi, a vu la victoire des laissés pour compte à portée de main, et n’accepte pas de retomber dans le néant, ni de perdre ses récents acquis démocratiques.

Jouer la montre
La communauté internationale emmenée par la Grande-Bretagne, l’ancienne puissance coloniale, et les États-Unis, dont le candidat à la présidence Barak Obama est d’origine kenyane, n’a qu’une seule voix pour exhorter les deux adversaires à apporter au plus vite une réponse consensuelle au conflit. Le continent africain, qui voit s’émietter une fois de plus une tentative de développement stable, propose lui aussi ses bons offices par les voix, d’un poids certain, de John Kufuor, président ghanéen en charge de l’Union Africaine, et de Mgr Desmond Tutu, prix Nobel de la Paix. Les responsables des deux camps se rejettent naturellement la responsabilité des massacres, le KANU accusant les « Oranges » d’avoir planifié les troubles sachant qu’ils perdraient les élections, tandis que l’ODM proteste de sa confiance en la victoire, largement annoncée et qui donc n’incitait pas à prévoir une vengeance. Les deux partis brandissent le terme, encore exagéré, de « nettoyage ethnique », qui a le don de faire grimper aux murs la communauté internationale. Façon, peut-être, de mettre en branle une réaction qui calmera le jeu, et permettra de négocier sous la pression – la suspension des aides financières entre autres – sans perdre la face : alors que le report de la manifestation des protestataires, prévue pour le 3 janvier mais reportée au 8 par gain de paix, témoigne d’une volonté de clarté démocratique de la part du Mouvement démocratique, le gouvernement se dit prêt à discuter avec qui voudra, Kenyan ou émissaire, mais précise que le pays, nullement en guerre civile, ne recherche pas de médiateur. Le Kenya n’a pourtant que quelques jours pour faire la preuve de sa maturité politique, résoudre la crise et éviter la dégradation irrémédiable de son image et de son avenir. |

Et encore...


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