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La barrièe du « moules-frites »


Joëlle Brack
19 septembre 2007

On figure dans le Guinness Book avec ce qu’on trouve : en Belgique, c’est souvent la longueur des crises ministérielles ! Celle qui fragilise le Royaume, le privant de gouvernement, dure depuis trois mois…

© Droits réservés
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«Pas de gouvernement», une expression assez catastrophiste pour une situation qui ne rejaillit pas particulièrement sur le quotidien : les instances en place administrent ni plus ni moins que d’habitude, et les crises gouvernementales sont monnaie courante au royaume de Tintin, dont le record fut établi à 148 jours en 1987. N’empêche que la longueur de celle-ci, et surtout les vieux fantômes qu’elle contribue à faire ressortir des placards nationalistes, n’incitent pas le pays à rire, et le gouverneur de la banque nationale commence à trouver que passer pour des guignols pourrait coûter cher…

À l’attaque !
Intuition géniale ou blague foireuse ? Anticipant d’un semestre sur l’actualité, la RTBF [qui ne passe pas pour espiègle] avait flanqué par terre le Réveillon de 10,5 millions de citoyens en annonçant à l’antenne, entre la gueuse et le fromage, que la Flandre s’était proclamée indépendante et que, bon, ça est pas grave alleï. Le prince héritier faillit tomber dans les pommes, et les standards de Belgacom partirent en fumée. La Belgique s’apprêtait carrément à en découdre lorsque, après quelques heures de folle ambiance, la chaîne de télé-division révéla le canular, dont l’effet fut néanmoins partiellement ruiné par l’aveu qu’il avait fallu deux ans [!] pour le monter. Or, le 10 juin dernier, les résultats des législatives viraient la coalition libérale-socialiste au profit des chrétiens-démocrates, qui raflent 30% des voix et 20% des sièges, épaulés par un solide – mais encombrant – dauphin, l’extrême droite du Vlaams Belang qui, même si le Roi ne lui adresse plus la parole, s’octroie 20% des voix et 15% des sièges. Yves Leterme, si flamand en dépit de son nom qu’il est ministre-président de la région, se retrouva donc « formateur », sinécure qui consiste à former un gouvernement avec des gens qui ne veulent pas, le poste de Premier ministre récompensant le héros s’il y parvient. A priori, cet austère juriste affichant un souci de réformes de l’État, et les francophones ayant donné l’avantage – c’est la première fois – au Mouvement Réformateur plutôt qu’au PS, une certaine convergence pouvait être espérée. Mais rien n’est plus différent d’un Flamand qu’un Wallon, si ce n’est une moule d’une frite, et un compagnon de parti d’outre-Escaut peut être plus coriace qu’un adversaire de même langue, c’est belge mais c’est ainsi. Leterme a tenu 92 jours, mais sa petite phrase, « La Belgique n’est plus une valeur en Flandre », n’a pas contribué au consensus, non plus que son enthousiasme, lors de la récente fête nationale, à entonner la Marseillaise au lieu de la Brabançonne, simple étourderie.

Cigales et fourmis
« La Terre est bleue comme une orange… » Les négociations s’étaient placées sous l’égide pacificatrice d’Éluard, les deux couleurs symbolisant les courants francophones et néerlandophones de la démocratie chrétienne belge. Mais cela n’a pas suffi. Car si Leterme et les siens sont partisans en théorie d’une large autonomie des régions, soit la Flandre, la Wallonie et Bruxelles-Capitale, ils le sont surtout, en pratique, pour celle de la Flandre, seule à en tirer un véritable avantage. La scission, avec report des charges, de dossiers tels que la sécurité sociale, la fiscalité ou le code du travail ne peut en effet profiter qu’à une province forte comme elle l’est actuellement, au détriment de la rouge Wallonie, vigoureuse mais toujours plombée par la fin de l’industrie minière et métallurgique, ou d’une région exclusivement urbaine d’un million d’habitants, dont plus d’un tiers d’étrangers. Quelques éléments anciens continuent pourtant à jouer un rôle dans l’actualité. D’une part, la Belgique est un pays jeune [1830], et sa souplesse politique s’en ressent. D’autre part, la suprématie du français, langue intellectuelle du nouveau royaume, n’était pas comprise du peuple flamand [ni wallon, d’ailleurs !], à qui la moindre velléité « du Sud » donne encore aujourd’hui des boutons, même si le néerlandais est langue nationale depuis cent dix ans. Enfin, contrairement à la situation actuelle, la Wallonie fut longtemps plus puissante et opprima la Flandre, qui ne se gêne pas pour s’en venger aujourd’hui. Le chômage en est l’expression la plus manifeste : moins de 6% en Flandre, arrogante et débrouillarde, contre 12 à 14% en Wallonie, où l’État-Providence a créé une certaine culture de l’assistance. Des tissus industriels assez différents, bien étalé au Nord mais très lié aux centres urbains au Sud, accentuent le phénomène, et avec lui l’impression que les Flamands payent pour ces feignants de Wallons qui font la manche. Aussi ne les engage-t-on pas, par principe [non écrit], et la boucle est bouclée.

Qui veut la bagarre ?
Appréciations faciles que l’extrême droite attise pour valoriser son fond de commerce : l’indépendance, avec à la clé l’annexion d’une partie de Bruxelles, dont les communes limitrophes ont déjà commencé à marginaliser les francophones. Il y a cependant un royaume entre cette prétention, plus spectaculaire que réaliste, et l’autonomie « aggravée » telle que l’ensemble de la Flandre la souhaite. Les analystes de tous bords sont bien d’accord : ce n’est pas l’activité économique, presque aussi dynamique dans les deux provinces, qui est le véritable problème, mais le poids de l’État, avec ses dysfonctionnements et ses charges, qui doit être revu, ce que la Wallonie refuse par principe malgré les avantages qu’elle en retirerait elle aussi. Quant à l’indépendance, outre qu’elle n’est pas légalement acceptable, elle ne chatouille que l’ego des ultranationalistes, mais ne tente pas grand monde et serait une catastrophe en termes de subsistance. Sans recours au scrutin populaire, comme en Suisse, le fédéralisme belge n’est cependant pas en mesure d’offrir des voies honorables de négociation… Le Roi vient donc de nommer un « explorateur » [si si !], Herman van Rompuy, pour débrouiller le peloton. Moins « visible » que l’autre, il a peut-être de meilleurs chances - et moins de journalistes sur le dos. N’empêche que la soudure créée dans le sang et les larmes par les guerres et les crises économiques ne résiste plus aujourd’hui au chacun pour soi néo-libéraliste. La belgitude ne fait plus recette, et dans un pays où la gastronomie est aussi importante… ça, ça est grave alleï. I

Le pays... la suite


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