Ce nouveau bâtiment, dessiné et construit spécialement pour abriter les pièces de ce nouveau musée, est tant le fruit de ce que certains définissent déjà comme une tradition caractéristique de la V
e République française, initiée par François Mitterrand, et qui consiste à laisser sous mandat présidentiel une nouvelle pièce d’architecture à la ville de Paris, que de la passion toute personnelle de Jacques Chirac, actuel président français, pour les arts dits « premiers ».
Une initiative toute présidentielle Le lancement d’une réflexion sur leur place dans les collections nationales aura été effectivement une des premières mesures prises par le président après qu’il eût été élu à son premier mandat en 1995. À l’époque, les arts d’Afrique, d’Océanie, d’Asie et d’Amériques sont dispersés dans plusieurs institutions. La volonté du président est claire, aussi prend-il deux décisions en 1996 : la création au Louvre d’un département qui accueillera les chefs d’œuvres de ces arts premiers – il sera inauguré en 2000 – et le rassemblement des deux grandes collections ethnographiques nationales [celles du Musée des Arts africains et océaniens, le MAAO et du Musée de l’homme, département du Musée national d’histoire naturelle] dans un seul bâtiment, le Musée, alors à créer de toute pièce, des Arts et Civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques. Si les biographes de Jacques Chirac ne s’accordent pas sur l’origine de cette passion, il est cependant établi que celle-ci remonte à son adolescence et qu’elle fut alimentée par de nombreuses visites au Musée Guimet – dont il sera plus tard à l’origine de la rénovation - qui consacre magnifiquement les arts d’Extrême-Orient et l’initiation au sanskrit délivrée au jeune Chirac par un vieux professeur. Soixante ans ont passé, et l’homme a développé depuis une réelle érudition dans ces différents domaines.
Les anciens et les modernes Bien qu’initiée à la demande des plus hautes instances de la République, ce projet n’a pas été sans susciter de vives réactions. Ainsi, le personnel du Musée de l’homme, qui se voyait en quelque sortes « dépouillé » de son patrimoine, a-t-il effectué une longue grève pour protester contre sa création, alors que d’autres taxaient le projet d’entreprise néocolonialiste faisant fi d’autres cultures tout aussi précieuses pour le patrimoine culturel mondial. Le concept même du musée était également remis en cause, dans la mesure où il s’agissait d’exposer, comme des œuvres arts, des objets associés à des rituels et à une vie sociale , aux regards d’un public qui en était peu informé,. Dépourvus de leur contexte culturel, ces objets ainsi livrés à une sensibilité toute européenne pour l’essentiel, ne pourraient, selon les détracteurs du projet, être appréhendés que de façon incorrecte … De cette querelle de fonds, il est cependant heureux de constater que le Musée est aujourd’hui non plus un projet mais bien une réalité tangible.
Une occasion retrouvée de célébrer le travail de Jean Malaurie C’est aussi l’occasion, pour éviter l’éventuel écueil d’un ethnocentrisme européen dans la perception de telles objets, de [re]découvrir notamment le travail d’un Jean Malaurie, fondateur et directeur de la collection « Terre Humaine » qui a fêté, il y deux ans [novembre 2004], sous l’égide de la Bibliothèque Nationale de France, ses cinquante ans d’existence aux Éditions Plon.
« Collection d’études et de témoignages, "Terre Humaine" se veut rigoureuse dans l’enquête, prudente à l’égard des théories. Au premier plan : l’observation scrupuleuse, la relation exacte d’un événement confirmée par des regards croisés, la traduction fidèle des termes. […] "Fulgurance" est un terme sur lequel Jean Malaurie revient souvent en parlant des grands auteurs de sa collection. Par ce mot il fait allusion à la mutation de conscience qui s’opère chez le témoin d’un peuple – d’une culture, d’une corporation de métier – quand, après avoir partagé son existence pendant quelques semaines ou plusieurs années, il atteint ce qu’il appelle son ‘noyau dur ‘. Une mutation qui décide de sa manière d’écrire, et le rend capable de traduire dans nos mots, comme à l’arraché, ce qu’il a perçu chez des peuples qui s’évanouissent culturellement au fur et à mesure qu’on les approche. Pour y parvenir, la longue durée ne suffit pas. Il faut une réflexion, parfois longue et entreprise à distance, qui prépare à la rencontre réussie. C’est pourquoi Jean Malaurie parle d’’anthropologie réflexive’ seule apte à rendre sensible la singularité du témoin comme celle de l’autre. Des missionnaires évangélistes ont passé des décennies chez des Indiens ou Africains sans être allés très loin dans la compréhension de leur mode de pensée. En revanche, il a suffit de huit semaines pour qu’un James Agee atteigne ce qu’il y a de plus profonds chez des petits Blansc de l’Alabama, de trois semaines à Jean Malaurie pour sentir chez les Inuit de Back River ce qu’il a développé trente ans plus tard au long de cent cinquante pages [
Hummocks, Tome 1] »
Note 1. De cette « anthropologie réflexive » on retiendra la possibilité rendue à tout un chacun d’atteindre le « noyau dur » de l’âme des peuples ou des corporations ainsi livrée à la lecture ou celle qui se dégagera de visites au Musée des Arts et Civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques.
Une architecture « nouveliste » pour abriter les trésors des « arts premiers » Car ce n’est pas une mais plusieurs incursions en « terres Nouvel » qu’il faudrait pour appréhender le plus justement possible dans l’espace de 39'000 m2 imaginé et conçu par Jean Nouvel. Constitué de quatre bâtiments distincts reliés par des passerelles, le Musée serait, selon son architecte
« une collection de bâtiments plus qu'un bâtiment, un territoire avec un caractère affirmé ». Offrir aux arts et civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques un lieu digne d’eux, refléter l’évolution du regard porté sur ces arts, s’intégrer et à la fois se démarquer dans un tissu urbain et monumental dense, sont les principes fondateurs sur lesquels son architecte a travaillé pour la conception du Musée afin d’en faire un endroit
« chargé, habité, celui où dialoguent les esprits ancestraux des hommes qui, découvrant la condition humaine, inventaient dieux et croyances. C'est un endroit unique et étrange. Poétique et dérangeant. ». Impression « étrange et pénétrante » renforcée par le mur végétal de Patrick Blanc couvrant près de 800 m2 de façade du Musée entrepris dès l’été 2004 et qui rassemble 15’000 plantes de 150 espèces différentes provenant du Japon, de la Chine, des États-Unis et de l'Europe centrale ! Cet espace, qui s’ajoute ainsi à l’architecture urbaine de la capitale française, offre aujourd’hui aux regards quelques 3'500 pièces d’un patrimoine muséal qui en compterait quelque 300'000. Parmi elles, statues, masques, tissus, instruments de rituels, impressionnant de visages, de couleurs, de matières et d’images, satisferont nos esprits curieux et soucieux de découvrir aussi justement que possible des objets venus de cinq continents différents et pour qui est venu
Le temps de la reconnaissance. Ils nous interrogeront nécessairement, et en toute humilité, sur le genre humain…
Note 1. D. Sewane, « La collection Terre Humaine, Un mouvement d’idées, un art d’écrire in Travel Writing, Mediation and Otherness, Peter Lang, New York, 2004.