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Haïti


Joëlle Brack
25 mars 2011

Le second tout des élections présidentielles en Haïti est lourd de tant de complexités, voire de menaces, qu’il faudra en attendre très longtemps les résultats…


Il y avait un Célestin et un Cristalin, un Laguerre et un Jeudy, deux Jeune [65 ans en moyenne], un monsieur Abellard et une dame Bijou, un Neptune et même un Voltaire : en novembre 2010, le panel des dix-neuf candidats au premier tour des élections présidentielles en Haïti avait, malgré les douloureuses circonstances, la police au complet et des nuées de casques bleus, un air bon enfant. Résultat : plusieurs morts, des fraudes avérées, le spectre catastrophique d’une annulation et un résultat à double détente, le second à peine plus crédible que le premier, désignant pour le duel final Mirlande Manigat à, tour à tour – et tout aussi bizarrement – Jude Célestin, puis Michel Martelly. Le second tour, qui s’est joué le 20 mars, s’annonçait peut-être plus clair, mais pas plus facile, et le dernier bulletin n’était pas glissé dans la boîte que le Conseil électoral annonçait le résultat final… pour le 16 avril.

La hausse encourageante de la participation au vote et, toujours, les terribles séquelles du tremblement de terre, expliquent que sa tâche ne soit pas simple. Mais un mois pour rassembler et compter les bulletins, c’est long, assez long pour que les pressions se manifestent. Car si les problèmes d’organisation, les fraudes et les violences ont été salués par la communauté internationale pour leur relative modération, il faudra pour être recevables que les résultats se présentent avec le même souci de respectabilité. Or les manipulations du premier tour ne créent pas un précédent très heureux, ayant entre autres révélé à un électorat étonné que la signature des membres du Conseil n’était nullement requise pour la validation, seule celle de son président faisant foi. Faire sauter ce maillon suffit donc...

Face à la supériorité non contestée de Mirlande Manigat [31,4%], le poste de challenger s’était disputé à 6'000 voix près entre le dauphin du président sortant et l’idole des jeunes, sorti inopinément des urnes comme un diablotin. Entre le pouvoir et le peuple, la politique et la rue. Et, si l’on fait l’impasse sur le niveau de transparence des procédés, il y avait quelque chose de sympathique dans ce David rappeur battant le Goliath officiel. Mais il s’agit maintenant de savoir à qui il reviendra de remettre sur un tant soit peu de rails une île mal aimée du Ciel et à qui la terre a fait défaut, l’État le plus misérable des Caraïbes et l’un des plus pauvres du monde. Et pour cela, les électeurs ont manifesté la volonté de confier leur pays soit à une femme d’expérience, professeur de droit, sévère mais juste, soit à l’un des leurs, un pétulant artiste sans attache avec le monde boueux de la politique – deux options qui seraient plus utiles conjuguées qu’opposées, n’était la nécessité légale d’un choix.

Mais les tenants de Michel Martelly ne sont-ils pas dupes d’apparences ? Non que leur candidat soit ambigu, mais que cette « innocence » politique laisse de la marge aux nombreux et peu recommandables tireurs de ficelles qui, dans l’ombre, ne doivent pas ménager leurs efforts, d’autant plus tranquilles que l’aura du favori populaire et la pureté de ses intentions [sinon de ses généreux projets, assez flous] sont intacts. La présence soudaine en Haïti de deux revenants, Jean-Claude « Baby Doc’ » Duvalier et Jean-Bertrand Aristide, plane à cet égard fort désagréablement : en voilà deux que la possible prison – et ils sont bien placés pour en connaître l’état – ne semble pas effrayer, courage récent que la crainte des secousses sismiques et des épidémies avait pourtant su faire taire l’an dernier. Plus la Conseil électoral tardera, plus leurs pions pourront avancer, et leur ficelles embobiner – ou bâillonner.

Ceux à qui il suffit d’attendre le temps d’un demi de blanc partagé à l’auberge communale pour voir s’afficher le résultat des votes de la matinée ont de la peine à comprendre un délai en semaines pour la proclamation des résultats. Mais il faudra bien, faute de mieux, malgré tout ou avec conviction [c’est selon], faire confiance jusqu’au 16 avril à l’équité et à la solidité du Conseil électoral. Qui compte un Guerrier, un Toussaint et un Désir, et deux dames élégantes, Ginette Chérubin et Laurette Croyance. I

Et encore...


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