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Gordon Brown, fin de la quarantaine


Joëlle Brack
08 août 2007

Moins glamour que Tony Blair, mais peut-être plus rassurant, Gordon Brown a entamé de façon involontairement spectaculaire un nouveau chapitre de sa vie politique. En dépit d’événements plutôt contraires, il aura en tout cas tenu quarante jours au pouvoir…

© Droits réservés
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Passant du n°11, résidence du Chancelier de l’Échiquier, au n°10 de Downing Street, Gordon Brown – à qui cette traversée, modeste géographiquement mais souvent irréalisable politiquement, a pris plus de dix ans - vient donc d’achever sa quarantaine, cette période « d’incubation » destinée à mettre un être vivant en harmonie avec son nouveau milieu. Sauf qu’après le « style strass et paillettes » - comme les adversaires de Tony Blair avaient baptisé l’ère désormais révolue – c’est probablement le milieu qui a dû s’adapter, tant sont différentes leurs personnalités, leurs objectifs et leurs influences !

Par ici la sortie
Alors que le fringuant Blair avait séduit l’Europe et le monde en trois sourires de jeune premier entreprenant, Gordon Brown [56] est un bon élève presque caricatural : éducation spartiate et humaniste à la maison, écoles communales puis classes pour surdoués, il entre à 16 ans à l’université d’Edimbourg dont il deviendra le recteur à 21 ans, alors qu’il est encore étudiant ! Le reste est à l’avenant, la thèse du jeune doctorant Brown est devenue un classique de l’histoire politique britannique, et sa carrière d’économiste brillant n’a d’égal que son parcours politique, que seul un marché de dupe interrompra : en 1994, alors que la tête du Labour est à prendre, Blair l’étincelant extorque au terne Brown le fauteuil du boss – et, partant, celui de Premier ministre – en échange des Finances, le deuxième ministère le plus important du Royaume, avec promesse de lui repasser le pouvoir au cours de son second mandat. Mais pourquoi changer une équipe qui gagne ? Au troisième mandat, le charismatique Blair ne lâche toujours pas le morceau… C’est l’opinion publique qui l’obligera néanmoins à tenir la parole qu’il a opportunément oubliée, la servilité de l’engagement britannique en Irak à la suite des Américains ayant rencontré une opposition croissante qui poussera l’homme de la « troisième voie » vers une peu glorieuse sortie. Surfant sur la vague pacifiste, l’opposition conservatrice a depuis deux ans poussé un pion intéressant, David Cameron, une sorte de Blair Junior fort apprécié de l’électorat et qui louche publiquement sur le poste de Prime Minister pour la prochaine législature : or, c’est sans doute Brown qui paiera pour tout le monde…

Du pain sur la planche
La manière claire et énergique dont Gordon Brown, sans perdre une seconde – mais il répétait devant son miroir depuis des années – a empoigné les problèmes ne peut en effet que rassurer les Travaillistes inquiets de certaines dérives, rallier les Sociaux-démocrates errants, voire même titiller les indécis vaguement tentés par les jeunes Conservateurs à qui son sérieux de premier de la classe rappellera de bons souvenirs. Adieu « strass et paillettes », ronds de jambe aux journalistes et conseillers favoris, le nouveau locataire de Downing Street décide de tout lui-même [ça ne fait pas que des heureux], nomme ses ministres selon leurs capacités plutôt que leur étiquette politique, et empile méthodiquement les défis sur son bureau. D’abord l’Irak : à peine adoubé, il est allé expliquer à George Bush que lutter ensemble est certes une nécessité, et qu’un allié est un allié, mais qu’au fond il le sortirait mieux du bourbier en restant lui-même près du bord, ce que les conseillers de la Maison Blanche, sinon son hôte, ont subliminalement compris… Ensuite, les grands problèmes de société : le logement abordable – une promesse de logement social n’étant pas habitable, malgré ce que croyait son prédécesseur – l’éducation, avec l’extension de l’enseignement obligatoire à 18 ans [c’est un peu tard pour contrer la vague venue des ex-colonies émergeantes comme l’Inde, mais ça influera au moins favorablement sur les statistiques de chômage], la lutte contre la pauvreté des enfants, la Grande-Bretagne figurant sur ce plan à un piteux 21e rang dans les statistiques de l’UNESCO, la réforme titanesque du service public et notamment du système de santé, le plus grand malade du pays, et les réformes constitutionnelles redistribuant les pouvoirs entre ministres et Parlement. Sans oublier – Brown n’oublie jamais rien – la guerre de tranchées contre les anti-UE qui lui mijotent un référendum sauce à la menthe, l’intensification de la lutte pour l’environnement, ni le durcissement des mesures anti-terroristes que, tour de force, il a réussi à évoquer sans faire de vagues dans la vaste communauté musulmane du Royaume. Dans les pubs, on appelle ça cracking good job, du sacré bon boulot…

Manque de potes
Enchantés de cet austère bosseur à la poigne de fer dans un gant de boxe, qui parle peu mais clair et ferme, les Britanniques se réjouissent de leur nouveau ministre au point de lui supposer, sur la lancée, des intentions d’élections anticipées – elles doivent obligatoirement se tenir en 2010 au plus tard - qui établiraient définitivement sa supériorité et renverraient ce gosse de riches de Cameron jouer au croquet dans son manoir. Mais Gordon Brown est probablement trop ambitieux pour céder aux apparences, et puis la quarantaine qu’il vient de traverser a mis le doigt sur quelque chose qui ne se gère pas à la légère : on ne le dirait pas, mais il a la poisse. Un stupide accident de sport l’a privé d’un œil et partiellement du deuxième à 16 ans, son premier enfant est décédé au berceau, le troisième est atteint d’une grave maladie génétique. Floué par son alter ego, il a rongé son frein treize ans dans l’ombre de Blair, et ne semble pas très bon pour se faire des amis. Quand à son fauteuil ministériel, s’il n’est pas éjectable, du moins est-il rembourré de gravier et d’épines de cactus. Deux jours après son accession au pouvoir, Brown en effet avait sur les bras deux attentats islamistes, manqués mais spectaculaires, deux semaines plus tard l’expulsion de quatre diplomates russes était inscrite en rouge à son casier au KGB, et au bout d’un mois le Royaume s’enfonçait dans davantage d’eau qu’un peuple d’insulaires buveurs de thé n’en avait jamais vu dans sa vie en général, et dans ses boîtes aux lettres en particulier. Et pour garder le rythme, voilà six douzaines de vaches du Surrey qui défuntent prématurément d’une fièvre aphteuse mal placée. C’est-à-dire placée à trois miles, six yards, cinq pieds et deux pouces du laboratoire d’État ayant égaré quelques souches du virus qui lui sert à fabriquer, est-ce bête, le vaccin contre ladite fièvre. Comme début de carrière, Gordon Brown avait probablement rêvé mieux… Mais cela semble l’avoir davantage galvanisé que découragé, et sa façon de s’impliquer dans la gestion de ces crises à répétition a soulevé l’enthousiasme de l’opinion publique. Dressés au fair play depuis l’âge de la crèche, les sujets de sa Gracieuse Majesté aiment en effet le courage et la ténacité, respectent la force d’âme dans l’adversité et saluent la modestie dans l’engagement. Ils l’ont fait au XVIIIe siècle avec Grenville, qui eut le cran de se retirer de la terrible Guerre de Sept ans, et Fitz Roy qui tenta la conciliation avec les colons américains indépendantistes, puis au XIXe siècle avec William Pitt qui osa s’unir la Prusse et à la Russie contre Bonaparte, Wellington qui en tira le parti que l’on sait et Disraeli le chantre du colonialisme fructueux, et encore au XXe siècle avec Churchill le Vieux Lion pourfendeur de nazis, et Harold Wilson qui croyait à l’Europe. Mais voilà : ils admirent, sportivement, publiquement - et aux élections suivantes, ça n’a jamais raté, votent scrupuleusement pour l’opposition. Gordon Brown parviendra-t-il à annuler cette séculaire malédiction ? Well, il n’est pas pour rien fils de pasteur presbytérien et écossais… I

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