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La vérité sur Jean-Philippe Toussaint


Joëlle Brack
26 février 2010

De passage en Suisse, l’écrivain belge Jean-Philippe Toussaint parle de son dernier roman, La vérité sur Marie, et de son rapport à la fiction – et au lecteur !


© Jean-Marc Boerlin

Il aura manqué trois voix à Jean-Philippe Toussaint et sa Vérité sur Marie pour le dernier Prix Goncourt, trois voix qui, double ironie du sort, allèrent en ce 2 novembre 2009 [!] aux Trois femmes puissantes de Marie NDiaye… « Deux attributions en soixante-dix ans d’existence : Minuit n’est pas un éditeur pour le Goncourt » sourit le dauphin de cette autre Marie au souvenir des années fastes pour la maison que furent 1984-1985, avec le Goncourt de Marguerite Duras pour L’amant et le Prix Nobel de Claude Simon. Un petit retour de flamme quinze ans plus tard pour Je m’en vais de Jean Échenoz, et puis plus rien… Jean-Philippe Toussaint, dont les dix titres sont exclusivement parus sous la jaquette blanche au « M » bleu étoilé, prend la chose avec un détachement amusé : « En 1997, j’ai reçu le Prix Victor Rossel [NB : le Goncourt belge] pour La télévision, ça n’a pas fait vendre un exemplaire de plus, et Fuir, qui a reçu le Prix Médicis 2005, n’a décollé qu’en version de poche, dont la couverture est illustrée… En revanche, certains titres peuvent rester en pile dans les librairies et se vendre très régulièrement durant des années, car les lecteurs de Minuit sont fidèles et se renouvellent ! »
Léger décalage institutionnel donc pour La vérité sur Marie, mais un accueil du public et de la critique sans une fausse note – même ceux qui jugent Marie insupportable sont unanimes à saluer le roman ! Car qui a laissé traîner ses regards sur la production littéraire de ces dernières années connaît forcément déjà Marie, héroïne récurrente de Fuir et de Faire l’amour. Une femme fantasque et désinvolte, talentueuse styliste dont les créations fascinent les musées japonais, et que le narrateur – « mais ce n’est pas vraiment moi » souligne l’auteur – quitte en permanence sans cesser pour autant de lui faire, justement, l’amour. Prolongement plutôt que suite, le troisième volet des errances géographiques et sentimentales de ce couple magnétique se présente à son tour comme un triptyque, qui d’un été caniculaire sanctionnant une véritable séparation [Marie a un nouvel et riche amant, hélas cardiaque…], fait renaître un spectaculaire flash-back hivernal et tokyoïte dont la folle scène de rodéo – lors de son transfert nocturne vers la soute d’un avion, le cheval de course dudit amant s’enfuit sous la pluie à travers l’aéroport de Narita – est l’impressionnante pièce maîtresse. Des chevaux, Marie en a eu elle aussi autrefois, à l’île d’Elbe, dans la propriété de son père décédé, là où, seule désormais, elle retournera finalement. Mais si le narrateur entreprend de l’y rejoindre dans la flamboyance de l’été pour une ultime tentative amoureuse, la furie des éléments attaque une partition autrement dramatique…
Sous la pluie ou à travers les flammes, dans la luisante nuit asiatique ou l’aveuglante lumière méditerranéenne, dans le savant désordre de ses chambres d’hôtel ou l’austère beauté d’une bastide, où se trouve la vérité de Marie ? Y en a-t-il une, d’ailleurs ? Et si oui, le narrateur tient-il vraiment à la débusquer ? À l’habile bouclement narratif se superpose une élégante hésitation… Soulignant ses mots d’un geste fluide de ses longues mains, Jean-Philippe Toussaint résume son roman : « Le contraste des éléments, la logique d’un déploiement dans le temps, le retour à certains lieux sont essentiels, j’aime les échos, les correspondances » dit-il. « Pour le reste, c’est instinctif. Je veux faire voir plutôt décrire : c’est déroutant pour certains lecteurs, mais il se trouve que dans les livres qui m’intéressent, l’histoire n’est pas importante !»
Des études de sciences politiques et d’économie ont rompu l’écrivain à l’exercice analytique, qu’il apprécie également chez et pour les autres : son site, remarquable dans sa conception contributive comme dans son graphisme, accueille nombre d’articles et d’essais des quatre coins du monde, mais également les diverses étapes de ses manuscrits, à la disposition des exégètes comme des amateurs ! Lui-même cinéaste, il ne se voit en revanche pas confier l’un de ses romans à d’autres : « Ce n’est pas prioritaire. Je crois que ça ne me plairait pas trop, en fait… » I

Voir Aussi:

Interview : Jean-Philippe Toussaint


Joëlle Brack


© DR

Quel est pour vous  le « carburant » de la littérature ?
C’est de concilier l’exigence traditionnelle du Nouveau Roman, qui est une littérature de recherche, nécessitant une certaine culture et la maîtrise des procédés narratifs – la littérature est de la théorie en action – avec le souci de la rendre abordable, « appréciable » au sens premier du terme. La vérité sur Marie mêle des enjeux très littéraires, comme l’alternance entre le narrateur et un personnage « il », qui sont complexes : pourtant, l’accueil a été facile, c’était inattendu et agréable. Il doit beaucoup, je pense, à la longue scène du cheval, qui permet un niveau de lecture accessible de tout le roman, même si on fait l’impasse sur ses aspects plus théoriques. L’amusant est que cette intrusion du western dans l’aéroport n’était prévue que dans ses grandes lignes : le van, le transfert, la soute, le malaise de l’animal. Et puis je me suis dit « et si… ? », l’image était très forte – et le cheval s’est, en quelque sorte, échappé pendant l’écriture !
L’incroyable densité du texte, limpide bien que saturé d’indices, ne correspond pas tout à fait à ce que les lecteurs pensent du sec Nouveau Roman !
Je crois que mon style est sensuel au sens pur du mot, c’est-à-dire qu’il fait appel aux cinq sens. Mes romans sont un long monologue intérieur visuel, comme le sont les rêves, mais sans onirisme ! Et pour faire voir sans décrire je travaille les jeux de lumières, les indications visibles, mais aussi les textures [les robes créées par Marie !], les odeurs, et récemment, en lisant en studio Faire l’amour pour la version CD, j’ai réalisé que les détails sonores n’étaient pas rares non plus ! Je recherche la contribution du lecteur, or on ne s’investit que dans ce qu’on reconnaît. C’est moi qui impose le choix, mais il va s’enrichir des sensations, émotions ou souvenirs qui peuvent s’y accrocher : l’identification sera modulée, chacun peut préférer s’approprier certaines choses, ou au contraire rester en dehors. C’est ma façon d’inviter le lecteur à trouver sa propre interprétation !
Le triptyque que forme La vérité sur Marie en prolongement de Faire l’amour et Fuir était-il un projet dès l’origine ?
Rétrospectivement, on peut retrouver des détails allusifs qui permettent de comprendre que les choses n’allaient pas en rester là, mais à l’époque de l’écriture du premier roman, Faire l’amour, je n’ai pas prévu que ça se développerait ! La seule chose était que j’avais envisagé un épisode sur l’enterrement du père de Marie, à l’île d’Elbe, qui ne trouvait pas sa place dans le texte, et que j’ai mis de côté. Je ne l’ai finalement exploité que dans Fuir, et j’ai réalisé alors que j’adorais l’idée de reprendre ces personnages ! La rupture est très porteuse, pour parler d’amour… Et la dialectique qui anime cette rupture, à la fois immobile et en mouvement, évoluant et « tournant en rond », correspond à ce que je recherche, la texture du rêve qui coupe de la réalité en faisant abstraction de la dimension sociale ou politique, en éliminant les personnages secondaires.
Un rêve tout de même animé de forces proches de la dramaturgie antique, avec tremblements de terre, déluges, incendies…
Ah, j’aime leur force, mais non la destruction ! Même si les événements évoqués sont durs, je préfère à la violence l’énergie positive, j’assume le rôle du démiurge et je suis un optimiste ! Mais pas un naïf : je me méfie du réalisme, la vie n’est pas réaliste…
Et parmi les conseils qu’Hemingway avait listés pour répondre aux sempiternelles questions sur l’art de l’écrivain, auxquels souscrivez-vous ?
À tous ! Mais surtout à « Ne vous expliquez pas » [il n’y a pas à s’expliquer, le roman est là pour ça !] et, par-dessus tout : « Fiez-vous à votre bon plaisir », car le plaisir est l’enjeu majeur de l’écriture !     

Triptyque
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Jean-Philippe Toussaint
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Jean-Philippe Toussaint
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Jean-Philippe Toussaint
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