|
| ||
La publication simultanée de deux inédits de Roland Barthes déclenche une nouvelle polémique sur les droits et devoirs des gestionnaires d’héritages intellectuels…

En cause, deux inédits repérés dans les archives de Barthes, déposées à l’IMEC [Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine] depuis 1996 : Carnets du voyage en Chine, confié aux Éditions Bourgois, et Journal de deuil, dont la primeur est revenue au Seuil. Le premier relate l’expédition de quelques contributeurs de la revue Tel Quel [Philippe Sollers et Julia Kristeva, Marcellin Pleynet, François Wahl et l’auteur] dans la Chine de 1974. Parti avec un certain enthousiasme, Barthes comprend rapidement que l’itinéraire ultra-balisé et solidement encadré ne leur laisse rien à voir ni à décrypter, que la réalité qu’on leur montre est un artifice sans aspérités ni profondeur, ce qui pour un sémioticien est une diète cruelle… L’ennui gagne, tandis que s’échafaude, dans l’esprit de l’élégant voyageur, une stratégie pour le dire sans vexer le maoïsme affiché des autres participants. L’envie de raconter se heurte à l’absence du sujet ; lorsque décolle enfin l’avion de Pékin, le dernier mot tombe, en majuscules sur le carnet : OUF ! De fait, aucun des autres protagonistes de cette piteuse aventure ne semble vexé de la révélation, trente-cinq ans après, non de louches turpitudes chinoises – c’est même bien ce que regrette Barthes ! – mais de leur coupable aveuglement politique et de leur léthargie intellectuelle, eux dont la posture discutable se retrouve, par défaut, l’un des seuls pivots de ces Carnets. François Wahl, lui, fustige la livraison au public d’un texte non complètement travaillé… L’intérêt de voir un philosophe spontané, au « chômage technique » et même rouspétant, apporte pourtant une touche originale à Barthes, dont le style « pas travaillé » reste tout de même très au-dessus d’un degré zéro de l’écriture !
Plus délicat, le Journal de deuil, dont
Le débat sur la destinée posthume d’une œuvre ressurgit fort régulièrement, éclairant tour à tour les sages limites et les excès de zèle de la loi comme des ayants droit. C’est parfois le bon sens qui l’emporte, tandis que d’autres cas aboutissent à des situations ubuesques. Ou plutôt kafkaïennes, le grand auteur tchèque ayant lui aussi donné des cas de conscience à son légataire, enjoint de tout brûler mais qui heureusement passa outre ! Cette année 2009, à peine entamée, déborde déjà d’exemples. Ainsi, « La Pléiade » n’a pas réussi à convaincre la capricieuse veuve de Borges de lui permettre la simple réédition des deux tomes épuisés des œuvres complètes de l’auteur argentin, une réimpression qui aurait pourtant donné tout son éclat au centenaire de sa naissance. Quant à l’arrière-petit-fils de Victor Hugo, il a renoncé en janvier à poursuivre une quatrième fois en cassation François Cérésa, coupable d’avoir respectueusement « recyclé » les personnages des Misérables pour offrir une suite à la destinée de ces héros, tombés dans le domaine public depuis une bonne quarantaine d’années… Mais la palme revient pour l’instant à Sylvie de Choisy, fille d’Albert Uderzo, qui n’a pas apprécié la vente des Éditions Albert-René au groupe Hachette et traîne aujourd’hui son père en justice pour, dit-elle, défendre l’avenir d’Astérix et de son village gaulois. Alors même qu’Uderzo, leur célébrissime co-créateur, est toujours vivant et actif !
Trois questions à…
L’essayiste et romancier suisse
-
- Dans ce cas, L’IMEC, dépositaire de tous les écrits de Barthes, a détecté récemment, parmi les manuscrits, un lot de fiches constituant manifestement un ensemble indépendant. Avec l’accord du demi-frère de l’écrivain, son légataire, on m’a contacté en tant que familier de l’auteur, dont le Seuil était déjà et reste le fidèle éditeur de la quasi-totalité des œuvres. J’étais naturellement ouvert à un projet de publication, mais pas d’un « fond de tiroir » qui n’aurait pas été à la hauteur de Barthes ! J’ai heureusement eu rapidement la conviction que Journal de deuil était un grand texte. Il est évidemment important pour les spécialistes, car il confirme notre soupçon que La chambre claire, un essai de commande sur la philosophie de la photographie, était en réalité un « pré-texte », dont la photo retrouvée de sa mère - et donc sa métaphorique « résurrection » - est le véritable objet. C’est par ailleurs une remarquable synthèse : l’homme Barthes, en proie à un chagrin personnel, est observé par le sémioticien Barthes qui analyse le phénomène du deuil sous l’angle socio-culturel, le fils en quelque sorte victime des connaissances du philosophe… Mais Journal de deuil est, d’abord, un très beau texte littéraire, dont le sujet intime permet à tout un chacun d’approcher assez naturellement l’écrivain, sans l’obstacle d’une armature conceptuelle décourageante, et je trouve que c’est une grande chance.
-Vous avez écrit autrefois « Je n’aime pas les reliques ni ceux qui s’en repaissent, les brouillons et les écrits intermédiaires ça risquerait de tout embrouiller… », et vous voilà justement aux prises avec cette question !
- Ah, l’auteur n’endosse pas forcément ce que dit un personnage ! La publication d’inédits nécessite beaucoup de précautions, mais me paraît presque toujours souhaitable - tant qu’on place le bénéfice général au-dessus des bénéfices commerciaux. Les droits légaux protègent aujourd’hui une œuvre durant soixante-dix ans, les droits moraux plus longtemps encore, et je pense que ce contrôle est salutaire, d’une part pour tempérer l’appétit des éditeurs, d’autre part pour leur associer des gens qui ont à cœur l’intérêt de l’auteur tout en étant eux-mêmes extérieurs à l’édition. À partir de là, si les ayants droit sont d’accord, que l’éditeur est consciencieux et que le texte apporte véritablement quelque chose, je suis pour !
- Mais qui, et au nom de quoi, peut décider d’une publication sans la volonté explicite de l’auteur ?
En tant qu’écrivain, on n’a pas une perception réaliste de son avenir posthume, il est donc délicat de donner soi-même des indications. La disparition de l’auteur va en effet laisser une zone d’interprétation – le fait que les manuscrits n’aient pas été détruits, qu’ils soient même en état de publication, est déjà un indice ! – et il est bon que des spécialistes puissent alors, le temps ayant passé, apprécier la réception possible d’un inédit, et agir en conséquence. De ce point de vue, Barthes a eu de la chance car tant son demi-frère que l’IMEC et le philosophe Éric Marty, qui dirige ses publications, sont très respectueux de l’esprit de l’œuvre : ils ne s’arrogent aucune exclusivité mais la gèrent au mieux de l’intérêt commun. Or il faut considérer que le monde de l’édition a évolué, qu’une collection comme « La Pléiade » et la critique littéraire ont, depuis les années 1970, suscité la curiosité d’un assez large public pour les écrits préparatoires, les origines d’un texte : en très peu de temps, l’approche a complètement changé ! Avec Journal de deuil, on sent bien ici ou là que l’ouvrage aurait encore été peaufiné par Barthes, mais le manuscrit est déjà presque parfait. S’il n’avait pas été bon, je l’aurais dit et on n’aurait pas insisté : je ne suis pas un fétichiste des brouillons, je laisse cela aux maisons de ventes aux enchères !