|
| ||
Cent dix ans après sa première rédaction, le mythique Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki retrouve son allure d’origine et se trouve enrichi de ses propres différences !

La bibliothèque de Saragosse ne détient pas le fameux Manuscrit, et cela se comprend : l’Espagne n’est que l’un des innombrables pays que parcourut le comte Jean Potocki [1761-1815], qui ne céda probablement au charme du nom de Saragosse que pour son écho chevaleresque. La bibliothèque du château vaudois d’Oron n’a pas non plus trace du Manuscrit, et cela est plus curieux : non seulement le jeune Jean Potocki semble avoir passé quelques années dans les environs de Genève et de Lausanne, mais le château est fameux pour son fond bibliophilique, alimenté notamment par l’achat que son propriétaire, Adolphe Gaiffe, fit en Pologne de la bibliothèque complète de la famille Potocki, dans les années 1880. Le véritable Manuscrit dormait en fait à Poznań, où il ne fut découvert qu’un siècle plus tard… Mésaventure somme toute normale pour un roman fantastique, né de l’imagination d’un jeune savant voyageur aux ambitions encyclopédiques !
Politique et montgolfière
Jan Nepomucen Potocki était issu de l’une des plus illustres familles de Pologne. Parfait francophone éduqué par des précepteurs suisses, ainsi qu’il convenait à l’époque, cet esprit universel n’a connu de frontières ni intellectuelles ni géographiques. Passionné d’histoire, d’ethnologie, de linguistique, militaire [il fut reçu Chevalier de Malte à dix-sept ans] et ingénieur, il s’intéressa tout naturellement à la politique, fut élu à la Diète en pleine crise nationaliste anti-russe, et même nommé ministre de l’éducation. Il établit – un an avant la Révolution ! – un parti libéral et la première imprimerie libre dans son pays, fut en 1790 le premier citoyen à oser s’envoler en montgolfière, créa en 1792 le premier salon de lecture public et gratuit, tout cela avant trente ans…. Mais la grande affaire du fortuné comte Potocki était de voyager : toute l’Europe y compris ses colonies du Proche-Orient, la Russie jusqu’à la Sibérie et la Mongolie, puis d’écrire, en français exclusivement, des relations de voyage. Et aussi des pièces de théâtre, des notices érudites, et puis le Manuscrit trouvé à Saragosse, roman unique dans tous les sens du terme ! « Kaléidoscope » conviendrait peut-être mieux pour décrire – résumer est impossible – cette saga qui, d’un galop effréné, entraîne les personnages et le lecteur. Marqué par le Décameron, Don Quichotte et Jacques le Fataliste, par les souvenirs de ses expéditions, par les libertins et les Lumières, par son goût aussi pour l’ésotérisme, Potocki tisse autour de son jeune héros, Alphonse van Worden, l’imbroglio d’aventures qui s’imbriquent à l’infini. Les personnages font intervenir d’autres histoires dans leur propre récit, y impliquant Alphonse, tout en soulignant le rôle ludique des narrations. Une distraction tour à tour licencieuse, comique, philosophique ou picaresque, allant jusqu’au fantastique dans une veine qui annonce les Désastres de la guerre de Goya…
Bricolages divers
Honoré comme savant, Potocki ne fut reconnu ni comme homme politique ni comme écrivain, et c’est dans une crise de dépression qu’il se suicida en 1815. De fait, la réputation du Manuscrit trouvé à Saragosse est sans proportion avec le nombre de ses lecteurs – et pour cause, car à la relative complexité du texte, hommage-pastiche aux maîtres du XVIIIe, s’est ajouté un siècle de tribulations éditoriales ! Potocki avait en fait laissé deux versions de son roman, l’une baroque, audacieuse, foisonnante et inachevée, entreprise dès 1794 et dite « manuscrit de 1804 », et l’autre, de 1810, classique, retravaillée et achevée. Mais seuls des fragments en furent imprimés, qui ne circulèrent que dans des cercles restreints. Puis, en 1847, un éditeur de Leipzig traduisit en polonais [!] un manuscrit composite détenu par les héritiers du comte, puis prétendit avoir détruit le brouillon. Incomplet, rapetassé, censuré, le roman dut donc sous cette forme trafiquée faire son chemin vers la postérité, jusqu’à ce qu’en 1958 Roger Caillois « libère » une partie du texte – la moitié environ. Le plus extraordinaire étant que le film adapté par le cinéaste polonais Wojciech Has en 1964 connut exactement les mêmes coupures, pertes et recollages que le texte lui-même ! Des avatars qui ne contentent pas deux chercheurs pour le CNRS, François Rosset et Dominique Triaire : ils traquaient depuis vingt ans les fragments du Manuscrit lorsqu’ils dénichèrent à Poznań en 2002 le roman complet, « caché » par un classement erroné ! Ils retrouvèrent aussi les ébauches permettant de reconstituer sa progression en trois étapes de réécriture, soit vingt-deux documents grâce auxquels les patients enquêteurs ont pu reconstituer l’original. C’est la mise en regard intégrale de ces versions, richement annotée, qui vient enfin de paraître en format de poche, restituant formidablement, par sa conception même, la notion de « manuscrit » malgré l’impression électronique – qui d’ailleurs aurait sans doute passionné Potocki !

| 1) |
François Rosset, Dominique Triaire, Flammarion, Broché, 2004, 506 pages
Prix : CHF 44.80
Disponibilité: Généralement expédié sous 3 jours à 4 semaines (selon disponibilité locale)
|
| 2) |
Jean Potocki, Maisonneuve & Larose, Dédale, Broché, 1997, 191 pages
Prix : CHF 34.10
Disponibilité: Généralement expédié sous 3 jours à 4 semaines (selon disponibilité locale)
|
| 3) |
Beata de Robien, Editions du Rocher, Le roman des lieux magiques, Broché, 2007, 489 pages
Prix : CHF 32.90
Disponibilité: Généralement expédié sous 3 jours à 4 semaines (selon disponibilité locale)
|