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Déjouant les paris, l’Académie Nobel a attribué jeudi 8 octobre son Prix de Littérature à l’écrivain et poétesse roumaine germanophone Herta Müller.

Tablant sur le changement de Secrétaire, le précédent s’étant inconsidérément distingué en se faisant l’agressif défenseur de la littérature du Vieux Continent comme seule véritable, les pronostics quant au Nobel de littérature 2009 donnaient gagnants les auteurs non européens, l’Israélien Amos Oz, les Américains Joyce Carol Oates et Philip Roth et le Péruvien Mario Vargas Llosa [l’espagnol n’a plus été honoré depuis de nombreuses années] faisant figures de favoris. Mais il se murmurait également que la poésie, parente pauvre auprès des jurés de Stockholm, pourrait enfin connaître un retour en grâce… et c’est bien ainsi que s’est dénoué le suspens ! En couronnant Herta Müller, qui, « avec l’intensité de la poésie et le franc-parler de la prose, dépeint l’univers des déshérités », l’Académie Nobel ravive le lustre d’un genre littéraire toujours plus étouffé, tout en soulignant l’importance que revêt la combativité d’un écrivain pour la défense et l’exercice de sa langue d’expression.
C’est en effet dans le Banat, province du sud-ouest de la Roumanie, qu’est née Herta Müller en 1953. Cette terre voisine de la Hongrie a connu au XCIIIe siècle une forte immigration souabe, dont témoigne encore aujourd’hui l’architecture des villages de cette région, et le grand nombre de germanophones qui y sont installés. Herta Muller, native de Nitchidorf, affirma d’ailleurs volontiers récemment : « J'ai un peu des deux cultures. Je suis née de parents allemands mais j'ai grandi à Timisoara, dans un milieu roumain ». Les Allemands de souche pourtant n’y sont plus qu’une minorité : victimes de la rancœur des Roumains communistes après la Seconde Guerre mondiale, et malmenés par la toute-puissante Securitate, neuf dixièmes des 750'000 habitants germanophones du Banat ont choisi de retourner en Allemagne depuis les années 1970. Une situation que l’écrivain avait analysée sous l’angle linguistique: « La langue de l'écriture, le haut-allemand, coexistait avec le dialecte, le souabe du Banat, et la langue véhiculaire, le roumain. À cela s'ajoutait la langue de bois du régime qui avait détourné le langage à son profit. D'où notre vigilance pour éviter les mots ou les concepts violés ou souillés par le politique : ils renvoyaient à une réalité qui n'était pas la nôtre. » Mais les pressions allaient avoir raison de sa résistance. La jeune femme, alors traductrice, avait déjà publié – non sans peine – des nouvelles, Niederungen [1999] et Drückender Tango [1984], et un roman, L’homme est un grand faisan sur terre [1986], mais était en but à la censure de la Securitate aussi bien qu’aux critiques de ses compatriotes d’origine allemande, qu’elle fustigeait pour leur intolérance et leur hypocrisie au même titre qu’elle dénonçait la censure et la vie misérable des campagnes roumaines écrasées par la corruption et le collectivisme imbécile de Ceausescu ! Après l’expérience du travail clandestin, elle rejoignit finalement l’Allemagne en 1987.
Ce fut, pour l’écrivain vigoureusement engagée dans la défense des opprimés, un choc culturel et linguistique fécond, puisqu’en parallèle à une activité d’enseignement universitaire, Herta Müller a fait publier une vingtaine de titres, romans, essais et nouvelles [presque tous lui ont valu un prix !], dont trois seulement traduits en français : L’homme est un grand faisan sur terre [Gallimard, 1990], Le renard était déjà le chasseur [Seuil, 1997], et La convocation [Métailié, 2001]. Marqués par le conflit intérieur que provoqua en elle l’exil, mais toujours soucieux d’indépendance, voire d’anticonformisme, ces textes restent attachés à la dénonciation de la dictature sous toutes ses formes, en particulier dans l’univers clos et archaïque des villages roumains vivant dans la peur et l’obséquiosité. Grand est alors l’impact de la langue étonnante ciselée par Herta Müller, que l’austérité sociopolitique de ses thèmes récurrents n’a jamais éloignée d’une forme proche du conte, ni d’un style élégant et puissamment poétique, doublé d’une grande finesse d’observation des mouvements sous-jacents, saisis dans leur force humaine ou tellurique, et d’une perception de la déliquescence de la culture et de l’authenticité étouffées par l’oppression.
Membre éminent, et aujourd’hui brillamment célébré, de la dernière génération des écrivains roumains de langue allemande, Herta Müller rejoint ainsi dans sa particularité linguistique Frédéric Mistral, chantre de Mireille, couronné du Prix Nobel en 1904, dont la France s’honore… mais qui écrivait en occitan et jamais en français !