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Henrietta for Ever


Joëlle Brack
14 janvier 2011

Un spectaculaire essai propose de rencontrer Henrietta Lacks, jeune Afro-américaine décédée en 1951, et que la médecine maintient toujours en vie…


L’immortalité, ce rêve caressé par les philosophes, ne figurait pas en tête des priorités pour Henrietta Lacks : en février 1951, cette énergique et plantureuse Afro-américaine de trente ans, sans éducation, femme d’un ouvrier qui était son cousin et mère de cinq enfants [l’aîné a seize ans] dont une petite handicapée mentale, est traitée à l’hôpital de Baltimore pour un cancer gynécologique foudroyant ; en octobre, sa famille la portait en terre. Rares étaient ceux qui soupçonnaient alors quelle extraordinaire et cynique aventure commençait. Rebecca Skloot, elle, est une journaliste américaine spécialisée dans la vulgarisation médicale pour les plus grands magazines. Et sa rencontre avec Henrietta Lacks, dans les premières années du XXIe siècle, allait lui valoir une notoriété peut-être pas éternelle, mais couronnée de plusieurs prix littéraires en 2010 !

Il aura fallu en effet près de dix ans à l’auteur pour réunir les informations sur le stupéfiant phénomène des HeLa, ou « cellules immortelles ». Car le médecin qui, en 1951, préleva les tissus nécessaires aux biopsies pour Mrs Lacks remarqua – ou plutôt son assistante, à qui le mérite n’en fut reconnu qu’en… 2001 – que ces étranges cellules continuaient à croître et multiplier dans les éprouvettes, hors organisme ! Sous divers prétextes, le médecin opéra d’autres prélèvements, toujours avec les mêmes résultats… Henrietta n’était pas morte que déjà les laboratoires s’enfiévraient, et s’il fallut des années pour parvenir à « élever » facilement des cellules in vitro, celles que l’on baptisa des initiales de leur donatrice involontaire firent immédiatement profiter la recherche et les biotechnologies de leurs incroyables propriétés. Merveille ? Oui. Mais, révèle Rebecca Skloot, jamais les scientifiques ne rendirent tribut à leur source, au contraire, et lorsqu’au début des années 1970 les avancées de la génétique incitèrent les chercheurs à obtenir des tissus complémentaires de la famille Lacks, ils ne lui en donnèrent aucunement la raison. C’est presque par hasard que se découvrit le scandale, et en 1996 seulement que la contribution posthume d’Henrietta fut admise !

Passé le choc, on peut se dire que l’usage qui est fait des étranges « cellules immortelles » depuis un demi-siècle a permis non seulement l’avancée de la recherche dans des domaines aussi variés et importants que l’oncologie, le traitement du sida, le génie génétique ou les allergies, mais aussi la mise au point de soins directement utiles, comme le vaccin contre la polio. Sans masquer le fait que, du jour de leur découverte, ces cellules n’ont cessé d’être diffusées, échangées ou vendues entre laboratoires, Rebecca Skloot ne dénigre pas fondamentalement le fonctionnement, bien que parfois contestable, des procédés. Son stylo accusateur, c’est contre le déni dont furent entourés Henrietta et les siens qu’elle le pointe. Tout en replaçant la situation personnelle de la jeune femme dans son contexte socio-historique, doublement biaisé par la dictature incontestée des mandarins et par le racisme sudiste d’avant la lutte pour les droits civiques, elle dénonce les inexcusables manquements à la bioéthique élémentaire : non seulement Henrietta ne fut pas informée des prélèvements effectués de son vivant [une Black, n’est-ce pas…], mais sa famille ignora pendant près de vingt ans le formidable apport de cette précieuse bizarrerie biologique. Lawrence, David, Deborah, Joseph Lacks et leurs propres enfants étaient les descendants d’une femme dont le corps était exploité à leur insu, faisant la réputation du monde scientifique et la fortune des laboratoires – alors qu’eux-mêmes étaient trop modestes pour avoir une simple couverture de santé ! En ces temps de colère contre les laboratoires médicaux, leur spéculation sur la peur de la grippe H1N1, leur politique de corruption pour assurer l’avenir de leurs produits, est-il réconfortant de se dire que ce n’est pas nouveau ?

Henrietta Lacks, qui n’avait pas le droit de s’asseoir dans le bus local, ne fut qu’un « cas » de son vivant, et rien après sa mort : inhumée sans pierre tombale, elle s’est fondue anonymement dans la terre. Et ses immortelles cellules, les HeLa, ne portent même pas son nom, les savants ayant déduit que son diminutif était celui d’Henrietta alors qu’elle s’appelait en réalité Loretta… Sur le mémorial qui célèbre depuis quelques mois [!] son histoire, des mots simples voulus par ses petits-enfants : « Elle continuera à aider l’humanité pour toujours ». Rebecca Skloot fait passer le message.    I

L'OUVRAGE
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Rebecca Skloot
Prix: CHF 38.20