|
| ||
Le 50e anniversaire de la mort de Blaise Cendrars est marqué par la parution de Partir, une anthologie remarquable que nous présente Claude Leroy.

Blaise comme la braise, Cendrars comme la cendre : le jeune Chaux-de-Fonnier de 23 ans qui, fraîchement débarqué à New York, signe en 1912 un long poème, Les Pâques à New York, de ce nom forgé au feu a bien l’intention de rompre avec le passé de Frédéric-Louis Sauser, fils d’un brasseur d’affaires d’origine bernoise qui a vainement tenté de l’intéresser au commerce. Des tentatives d’éducation en Allemagne ou en Russie n’ont fait qu’ancrer en « Freddy » un fervent désir d’ailleurs, que Blaise concrétisera par une vie de bourlingue qui le mènera aux États-Unis au Brésil et à Paris, dans les bas-fonds et dans les tranchées. Et, surtout, en littérature, en poésie, en fiction, en reportage, en traduction.
L’accueil de la critique sera parfois déroutant, la réprobation s’adressant plus facilement au non conformisme de certaines expériences – comme l’édition en 1913 en accordéon sur deux mètres de la Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France illustrée par Sonia Delaunay – plutôt qu’à la violence accusatrice d’un texte comme J’ai tué, l’un des nombreux témoignages de cet engagé volontaire sur la Grande Guerre. Avec une cruelle intuition, Blaise Cendrars avait lancé le 3 août 1914 son Appel à tous les étrangers qui, « amis de la France […] sentent le besoin impérieux de lui offrir leurs bras. » Le sien, le droit, celui dont la main tient la plume, disparaîtra dans la boucherie à l’automne de 1915 : toute son œuvre naîtra de sa « main amie », qui a pris le relais. Chassé d’une part essentielle de son corps, il transforme cet exil en force, chaque mot désormais arraché à la volonté physique autant qu’à une inspiration foisonnante.
Novateur dans le fond comme dans la forme, soucieux de goûter – sinon les adopter – à toutes les révolutions qui bouleversent l’activité intellectuelle et artistique de l’entre-deux guerres, Cendrars bâtit surtout son propre personnage. Car il y a aussi du Jack London dans cet intellectuel à l’apparence pittoresque et bonasse ! Et c’est bien sa veine aventurière, à la fois sombre et extraordinairement fantasque, qui sert de fil rouge à la publication de Partir, dirigée par Claude Leroy, professeur émérite de Littérature française du XXe siècle à l'Université Paris X-Nanterre. Grand spécialiste de Cendrars, il rassemble dans ce beau volume de la collection « Quarto » [soutenu par Pro Helvetia] poèmes, romans, nouvelles et mémoires autour du thème du départ, allégorie de la renaissance à laquelle l’écrivain resta attaché toute sa vie. Ou faudrait-il dire « détaché » ? I
Claude Leroy, professeur émérite de Littérature française du XXe siècle à l'Université Paris X-Nanterre, a dirigé le Centre des Sciences de la littérature française, où fut créé le premier groupe d’étude jamais consacré à Cendrars.
Claude Leroy, en quoi l’assemblage de ces textes, tous connus, apporte-t-il un éclairage nouveau sur Blaise Cendrars ?
L’axe du volume, c’est « partir », à travers à la fois la diversité [des romans, des poèmes, des écrits autobiographiques] et la cohérence : bien que ce ne soit pas là la norme dans la collection « Quarto », je crois essentiel de le faire, et je souhaite que cela rende mieux compte de l’œuvre. On y trouve en effet des textes très célèbres, dont L’Or, le plus connu, qui gagnerait d’ailleurs à être lu en dernier car il n’est pas typique de Cendrars, et pourrait même être trompeur par certains côtés : mieux vaudra se lancer avec Moravagine ou Bourlinguer. Et puis aussi d’autres moins familiers, comme Vol à voile, ou Le Lotissement du ciel, mais tout aussi importants. Ce volume ne recueille que de grands textes, tous marqués par cette même pulsion du départ, chacun dans son genre.
Alors Cendrars, un modèle d’écrivain voyageur ?
Je ne pense pas que Cendrars l’ait été au sens actuel de cette expression : plutôt un écrivain qui aimait voyager – et qui voyagea également beaucoup… dans son encrier ! – et avait un goût extrême pour le dépaysement. La bourlingue pour lui est davantage que l’errance, c’est une attitude, une mentalité : on peut bourlinguer en vivant ou en travaillant avec de la curiosité, un esprit ouvert, un appétit [pour lui dévorant] de nouveauté et de changement. Cendrars, à l’instar de Romain Gary/Ajar, est un homme qui rejette comme ennemi intime tout ce qui ressort à l’appartenance, « Quand tu aimes il faut partir » écrit-il, de ce point de vue il n’est pas un très bon Suisse… C’est dans cet optique qu’il faut lire jusqu’à son engagement en 1914 : un acte volontaire sans idéologie nationaliste et qui répond à une certaine violence intérieure, mais aussi un désir de tout quitter, de se sortir du milieu littéraire parisien, englué dans ses querelles de chapelles. Cendrars est en effet un créateur qui ne se reconnaît pas dans les mouvements d’avant-garde, dont il refuse l’action collective et l’amour de la théorie. Il s’embarquera pour le Brésil en 1924, l’année du surréalisme!
Ce départ, justement, de quelles vertus est-il paré ?
Le départ, et le commencement en général, est plus important pour Cendrars que le voyage. C’est pour lui renaître, se relancer, devenir ce que l’on n’est pas encore, y compris en termes d’expériences littéraires. Cela a commencé avec le choix, très tôt, d’un pseudonyme, puis il y a eu cet événement capital et déterminant de la perte de sa main, qui a obligé le poète à se métamorphoser en gaucher. Ce désir des origines, de l’étincelle primordiale, est une ambition gigantesque, mais qui fonde le poète-démiurge, et qui se retrouve dans chaque aspect de son œuvre – sauf peut-être dans le journalisme, où c’est le réel qui commande…
Partir, est-ce « votre » Cendrars ?
Cendrars fut, fondamentalement, un indiscipliné, difficile à saisir, qui semble parfois aller dans tous les sens – et pourtant, quelle cohérence ! C’est là ce que Partir veut mettre en lumière, et qui est indissociable de l’œuvre même. Le moins que l’on puisse dire est qu’il n’endort pas ses lecteurs : on ne s’ennuie jamais avec Cendrars et sa capacité à étonner, à [se] transformer, à multiplier les points de vue, car ce fou d’écriture, ce novateur, ce poète immense a ressenti le besoin de se forger aussi un personnage de baroudeur, de fort en gueule. Si on ne le lit que d’une seule façon en séparant de l’œuvre ce besoin de légende, on le manque. I