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Faussaire, le film de Lass Hallström, joue sur le velours avec un scénario et un héros comme on n’oserait les inventer … Il aurait pu faire une jolie carrière, ce Clifford Irving, car il avait fait de bonnes études, vécu quelques expériences originales, ses romans n’étaient pas mauvais, et Fake, sa biographie du faussaire d’art Elmyr de Hory, complice de Legros, fit sensation. Mais pas au point de lui ouvrir le Top Ten… qu’il entreprit donc de conquérir par les grands moyens : en 1970, armé d’un faux manuscrit époustouflant, il s’en alla proposer à l’éditeur McGraw-Hill et à Life Magazine les mémoires inespérées de Howard Hughes, le dernier tycoon, le milliardaire fou reclus dans son palace de Las Vegas ! Moyennant près d’un million de dollars de l’époque, l’affaire est lancée, la gloire et la fortune sont toutes proches. Alors que Irving, play-boy touche à tout, s’est astreint à réunir une documentation qui lui permet de forger un faux génial, probablement assez proche de ce qu’auraient pu être les véritables mémoires, c’est l’écriture qui le trahira : non celle prétendue de Hughes, que les graphologues ont allègrement authentifiée, mais celle, comptable, de la banque zurichoise par laquelle transite l’argent en jeu, et qui fera capoter bêtement l’un des meilleurs canulars littéraires jamais imaginés ! Ce qui ne découragea pas le faussaire Konrad Kujau, en 1983, de tenter le même coup avec les « Carnets intimes d’Hitler », prétendument déniché en Allemagne de l’Est, proposés pour une fortune au magazine Stern et que leur exécution plutôt grossière ne désigna pas immédiatement pour ce qu’ils étaient : le scoop en aurait tellement valu la chandelle… Le canular ne fit l’affaire que du romancier Robert Harris, qui en tira Selling Hitler [Arrows, 1996], un thriller cynique !
Je est un autre
De telles supercheries sont presque aussi vieilles que la littérature. Pline l’Ancien par exemple, au Ier siècle avant Jésus-Christ, donna du pep à son Histoire universelle en y affirmant qu’était conservée à Rome [!] une lettre du roi Priam écrite pendant la Guerre de Troie, canular qui fut pieusement répété sans la moindre vérification jusqu’au milieu du XIXe siècle, et donna des idées au fameux Vrain-Lucas, scribe besogneux de milliers de lettres autographes incroyables [César à Cléopâtre ou Rabelais à Luther !] qui firent la gloire des collectionneurs avant celle des humoristes ! Le plan repris par Irving, lui, avait connu au fil du temps de nombreux avatars : forger et/ou s’approprier l’œuvre d’autrui, en tablant sur le culot pour écraser toute velléité de protestation. Mais ça ne marche pas toujours ! Le succès du Don Quichotte de Cervantès, en 1605, donna par exemple à un plagiaire sans vergogne, Avellanada, l’idée de publier la suite de l’histoire sous son nom, sans que cela lui ait apparemment causé de problème. Situation que Cervantès régla à sa façon : dans la véritable seconde partie des aventures de l’ingénieux hidalgo, il fera mentionner à ses personnages cette fausse suite, et la déception des lecteurs devant sa très mauvaise qualité – et toc ! Les spécialistes en ouvrages introuvables aiment d’ailleurs beaucoup le pilonnage judiciaire auquel aboutit cette malhonnêteté intellectuelle, qui leur permet de vendre ensuite à bon prix les survivants : ainsi le sulfureux Asunrath [Eric Losfeld, 1967] illustré par Claude Serres, qu’une journaliste de Match, du piédestal de sa particule, avait cru pouvoir souffler sans risque à son auteur, et qui depuis qu’il « n’existe plus » se vend bien en ligne, merci.
Vrais faux
Deux impostures littéraires – le terme ludique de canular n’y convient pas - ont spectaculairement marqué la fin du XXe siècle : celle d’Émile Ajar et celle de Binjamin Wilkomirski. Le premier, créé de toutes pièces par Romain Gary, et « matérialisé » quand nécessaire par son jeune cousin Paul Pavlovitch, publia quatre romans remarqués, dont Gros-Câlin [Mercure de France, 1974], et surtout La vie devant soi, brillant Goncourt [Mercure de France, 1975], dans lesquels le monde des lettres ne reconnut pas la patte magistrale de Gary ainsi couronné deux fois - alors que Pseudo [Mercure de France, 1976] laissait traîner tous les indices ! Plus qu’une farce, cette mystification sophistiquée fut d’abord la réplique cinglante d’un écrivain enterré vivant par la critique alors qu’une part significative de son œuvre était encore à venir, et qui s’estimait le plus apte à décider quand et comment elle s’achèverait. L’autre mystificateur exploita une veine plus tragique. En 1995 parurent en Allemagne Fragments d’une enfance, 1939-1948 [Calmann-Lévy, 1997, épuisé], poignant témoignage du Lituanien Binjamin Wilkomirski qui avait survécu à une enfance dans les camps nazis avant de trouver refuge en Suisse. Acclamés pour leurs qualités humaines autant que littéraires, l’auteur et l’ouvrage firent grand bruit, mais intriguèrent un journaliste suisse qui, enquête à l’appui, prouva en 1998 la complète affabulation de Wilkomirski, enfant naturel biennois renié et adopté par une famille de Zurich. L’anathème, vu le sujet, fut à la hauteur de l’engouement... Dans une passionnante étude, L’homme qui avait deux têtes [L’Olivier, 2000] l’écrivain Elena Lappin explique cependant comment le cas de Wilkomirski fut, davantage qu’une escroquerie, la tentative d’un ex-enfant abandonné pour être reconnu [il prétendit avoir retrouvé son père à Jérusalem grâce à son livre], et qui vit dans la Shoah un moteur de compassion plus efficace que de simples souvenirs d’orphelinat. Son échec, là encore, ne servit pas de leçon à James Frey, le soi-disant tôlard toxico américain témoignant de sa rédemption dans Mille Morceaux [Belfond, 2004], glauque best-seller finalement démasqué comme… roman que son auteur n’avait pas réussi à faire éditer ! Plus réaliste, Peter Carey se contenta d’embellir pour Ma vie d’imposteur [Plon, 2005] la fraude historique de deux Australiens qui, en 1943, réussirent à faire gober à l’intelligentsia l’œuvre d’un poète imaginaire, Ern Malley. Mais, s’est demandé Carey, qu’arriva-t-il quand se présenta aux farceurs le poète en chair et en os ?
Faux vrais
Inversement, certains sujets sont malencontreusement entourés de circonstances telles qu’ils passent pour des attrape-nigauds en dépit de leur authenticité ! La mésaventure a frappé assez récemment un essai de Xavier Deleu, Transnistrie, la poudrière de l’Europe [Hugo Doc, 2005] : l’opinion publique, n’ayant quasi jamais ouï parler de cette microscopique république moldave autoproclamée, estima que la province et les hallucinants trafics d’armement et de drogue auquel elle se livre sortaient tout droit de l’imagination de l’auteur, qui avait pourtant risqué sa peau durant trois mois sur place pour enquêter ! Même accueil sceptique pour un roman paru l’été dernier, Le bonheur de la nuit d’Hélène Bessette [Léo Scheer, 2006]. Le nom paraissait diantrement inconnu pour quelqu’un qui prétendait à treize titres chez Gallimard, et le bandeau [« La littérature vivante, pour moi, pour le moment, c’est Hélène Bessette, personne d’autre en France », signé Marguerite Duras] avait lui-même tout l’air d’un piège. Et pourtant : il s’agissait bien d’un vrai auteur, l’une des instigatrices du Nouveau Roman, admirée de Queneau comme de Beauvoir - mais, malgré cela, cruellement méconnue….
Crois-moi si tu veux
Il est curieux de voir que la mystification s’attaque généralement aux aspects les plus sérieux de la littérature, alors qu’on soupçonne plutôt un sens de la facétie chez celui qui s’y livre : escroquerie financière mise à part, le but ultime de l’affaire n’est-il pas de révéler le pot aux roses, et de jouir - plus ou moins bruyamment - du ridicule auquel sont soudain exposés ceux qui ont imprudemment « marché » ? Ainsi les admirateurs « de longue date » de l’artiste new-yorkais Nat Tate, dont la vie fut aussi difficile que le talent remarquable, découvrirent en 1998 que ce destin passionnant était entièrement dû – biographie et œuvres ! – au grand art de… William Boyd, [Nat Tate, un artiste américain, 1928-1960, Seuil 2002], secondé « pour faire vrai » par son ami David Bowie : les deux compères, et pas mal de monde avec eux, eurent ainsi le plaisir de rire des critiques britanniques déconfits, qui n’avaient même pas reconnu dans le sobriquet du peintre les NATional et TATE Galleries ! Pourtant, mis à part les « poissons d’avril » de la presse, rares semblent les canulars nés dans les cercles moins conventionnels. D’où l’écho, en 2005, du fameux Blog de Frantico : cette bande dessinée paraissant en ligne au jour le jour sous le nom d’un illustre inconnu, auquel tous les spécialistes ont fait en vain la chasse, échouant même à reconnaître l’auteur lorsque l’album édité sur papier [Albin Michel, 2005] fut nominé à Angoulême ! Agacement d’autant plus vif que les graphistes Lewis Trondheim et Sébastien Lepage, vers qui convergent les soupçons les plus forts, ont magistralement embrouillé les ficelles. Finalement, pourquoi ces farces à répétition fonctionnent-elles encore ? Peut-être le public y croit-il parce qu’il a envie d’y croire, que cela répond à son besoin de merveilleux ? Il n’est d’ailleurs pas toujours ingrat ou moqueur : bien que frauduleusement présentées comme la traduction de poèmes saphiques du VIIe siècle avant notre ère, les piquantes Chansons de Bilitis [1894] de Pierre Louÿs sont restées fameuses, et les lecteurs n’ont pas boudé les écrits ésotériques du gourou Lobsang Rampa [ Le troisième œil, J’ai lu, 2004] depuis qu’on sait que cet « aristocrate tibétain » est le fils d’un plombier anglais ! Il ne serait d’ailleurs pas absurde de considérer toute œuvre de fiction comme une supercherie, tendant à faire accepter au crédule lecteur que tout est authentique. À moins qu’à l’inverse ce soient les lecteurs qui laissent croire aux naïfs écrivains que leur est style parfait, leur talent sans égal et leur gloire éternelle… I