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Peu d’ouvrages sont soumis à l’embargo par leur éditeur : mis à part la saga Harry Potter ou les nouveaux romans de Dan Brown, qui en jouent pour des raisons de marketing, les titres visés sont plutôt de politique ou d’actualité, supposés chargés de révélations qu’il serait dommage de voir s’éventer de par les aléas de la distribution en librairie – ou de la curiosité indue. À moins que l’embargo protège la priorité sur l’ouvrage d’un média qui s’en est chèrement assuré la primeur, comme ce fut le cas récemment pour les meilleures pages de The Original of Laura, l’ultime inédit de Vladimir Nabokov. La parution en magazine, ces derniers jours, de quelques extraits du Conflit : La femme et la mère d’Élisabeth Badinter [Flammarion] peut facilement laisser penser qu’il s’agit de ce dernier cas de figure. Mais le contenu de cet essai, consacré à la situation actuelle des femmes et des mères dans la société occidentale, pourrait bien le rapprocher en fait du premier…
Quarante ans après Mai 68 et le MLF, trente-cinq ans après la loi Veil, trente ans après L’amour en plus, son premier essai autour de la maternité et du féminisme, Élisabeth Badinter reprend en effet la plume pour dire aux femmes et à la société quelques vérités qui ne leur feront pas forcément plaisir. L’auteur, agrégée de philosophie, maître de conférence à Polytechnique, historienne des Lumières, sociologue du féminisme, mère de trois enfants et riche co-propriétaire du groupe Publicis, ne saurait être cataloguée ni parmi les purs esprits déconnectés des réalités du monde, ni parmi les doctrinaires parlant de ce qu’elles ne connaissent pas : généreusement impliquée dans la marche de son temps à des niveaux bien divers, elle n’en garde pas moins une distance critique qui ne se laisse pas davantage brider par le politiquement correct que par les tendances acceptées. S’il en fallait une, cet essai aux remous déjà vifs en serait la preuve.
Pour cerner brièvement son postulat, car pour le reste il faut véritablement le lire, la philosophe féministe – mais nullement androphobe, ce que paradoxalement on lui reproche ! – estime de son devoir de tirer la sonnette d’alarme : des manœuvres sournoises, bien que largement homologuées sous leurs plaisants atours, ont depuis une vingtaine d’années convaincu les femmes d’un retour à la maternité « naturelle », avec pressions sur l’allaitement, la présence à la maison, le rôle irremplaçable dans la formation etc. Couplées à d’insidieuses incitations dans le monde social et professionnel [manque de places en crèches, précarisation du travail partiel, blocage des carrières, imposition des familles, inégalités devant le chômage etc], elles visent à un inquiétant retour en arrière, une « involution » qui reprend d’un côté ce que la lutte pour l’indépendance avait péniblement acquis de l’autre. Fait aggravant, souligne Élisabeth Badinter, ce mouvement rétrograde, propre à l’ensemble des sociétés occidentales, est alimenté, volontairement ou non, à la fois par des femmes, sur fond de fondamentalisme religieux ou du moins de conservatisme, et par des philosophies de retour à la nature par ailleurs très « vertes » mais, en l’occurrence, minimisantes pour les femmes. Et quand la crise passe par là… Davantage qu’une critique de ces tentatives, qu’elle juge en philosophe et en activiste, c’est au travestissement de ces reculs en faux progrès qu’elle s’attaque, incitant hommes et femmes à voir les choses comme elles sont – quitte à les accepter, mais en connaissance de cause, et non en imbéciles heureux.
Le constat d’Élisabeth Badinter fait l’effet d’un galet, non dans la mare mais dans une vitre : si l’eau redevient finalement tranquille, le verre garde les craquelures qui modifient soudain la simple vision des choses, brouillant les lignes au point de rendre le réel méconnaissable. Et c’est bien l’impression qui ressort de son essai, et du tollé qu’il suscite. De la chaude approbation aux ripostes vigoureusement argumentées en passant par les critiques fondées, l’incompréhension étonnée ou l’admiration purement intellectuelle, toute la gamme des réactions s’est immédiatement manifestée et ira s’amplifiant, ce qui est en soi un signe qu’elle a touché juste par ses interrogations. Elle s’y attendait sans doute, l’espérait peut-être, et a eu l’intelligence de présenter sa réflexion avec l’exact dosage de force dans le propos, d’implacabilité dans les preuves et de sobre fluidité dans le style qui font que l’initiative d’une polémique ne peut que revenir aux autres. Les plus mesuré[e]s pointeront le sectarisme de quelques positions – faire carrière n’est pas obligatoire, pour les hommes non plus, et après tout il doit bien exister des jeunes mamans heureuses à la maison, qui ne devraient pas s’en sentir coupables ! Les autres ne marchanderont pas leurs critiques, dessinant peut-être alors pour certaines, en creux, le profil d’une catégorie de femmes dont les illusions auront été peu ou prou douchées par le dévoilement de mécanismes trompeurs : comme dans le conte du nouvel habit de l’empereur, c’est bien naturellement contre ce Conflit qu’elles en auront d’abord, quitte à en assimiler plus tard quelques évidences…