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Deux heures moins dix


Joëlle Brack
10 février 2012

Zurichois d’adoption, le Moscovite Mikhaïl Chichkine renoue avec sa Russie perdue pour un grand roman d’amour épistolaire, classique et renversant.


©DR
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Indissociable des grands classiques de la littérature amoureuse : Werther, La nouvelle Héloïse, Les liaisons dangereuses, Le lys dans la vallée ou 84 Charing Cross Road, le roman épistolaire a connu tous les styles, tous les rythmes, toutes les combinaisons narratives, jusqu’au très contemporain échange de courriels de Daniel Glattauer dans Quand souffle le vent du nord ! Et Deux heures moins dix de Mikhaïl Chichkine s’ajoute tout naturellement à la liste avec une vaste fresque digne des plus grands romanciers russes.

Né à Moscou en 1961, Mikhaïl Pavlovich Chichkine est un amoureux des langues, un enseignant et journaliste polyglotte que la plume démange en russe, mais aussi en allemand, sinon en français, qu’il parle mais n’écrit pas. Et ce sont les langues qui amèneront en 1995 tout près de Zurich ce brillant intellectuel qui a, comme dans un bon roman… épousé sa traductrice suisse ! L’exil n’a cependant pas entamé le lien qui unit Mikhaïl Chichkine à son pays, peut-être même l’a-t-il exacerbé : La prise d’Izmail (2000), Le cheveu de Vénus (2006) et maintenant Deux heures moins dix (2011) sont non seulement fortement liés à la Russie, où ils ont été publiés dans les grandes revues culturelles, mais ils y ont été couronnés des prix littéraires les plus importants, dont le Booker Prize russe pour le premier, et le Bolchaïa Kniga (Grand prix du livre) pour les derniers. Deux essais complètent ce palmarès, Sur les pas de Byron et Tolstoï, du lac Léman à l’Oberland bernois et La Suisse russe, passerelles entre ses deux territoires d’écriture.

Mais c’est bien la Russie dans toute son essence qui sert d’écrin à la superbe et terrible histoire de Sachenka (Alexandra) et Volodia (Vladimir), les amoureux que la guerre, l’absence et le malheur sont venus chercher au fond de leur datcha. Volodia, le terrien énergique, est réquisitionné par l’armée, tandis que Sacha, lyrique et tendre, suit une formation médicale pour venir en aide aux femmes : il ne leur reste que les lettres pour partager, malgré tout, cette vie que la vie ne leur a pas donnée. Souvenirs d’enfance (une montre bloquée quelques minutes avant deux heures), évocation de leur rencontre, projets mort-nés, aléas historiques ou personnels, tout est bon pour nourrir cette correspondance passionnée, qui traverse tout le XXe siècle. Car si Volodia écrit depuis ses étapes dans l’armée du tsar en route pour mater la révolte chinoise des Boxers, en 1900, les réponses de Sacha, elles, semblent contemporaines du premier dégel poststalinien…

D’une habileté de prestidigitateur, Mikhaïl Chichkine jongle aussi bien avec les événements qu’avec le temps, juxtaposant en une éblouissante mosaïque les innombrables épisodes de cette histoire d’amour contrariée. Proches, mariés peut-être, Alexandra et Vladimir auraient-ils été heureux ? Alors que leurs lettres, que ni la guerre ni la mort ne semble pouvoir interrompre, débordent d’amour, de compréhension et de complicité. Une vie, un bonheur racontés pour oublier qu’ils ne sont pas vécus, « virtuels » avant l’heure, et d’une richesse intense et poignante. Somptueux.      I

Sélection ...
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Mikhaïl Chichkine
Prix: CHF 28.00